"Les Peuples Autochtones et la Conservation:
Déclaration de Principes du WWF"

Quelques considérations et suggestions du Conseil Scientifique du programme APFT - Avenir des Peuples des Forêts Tropicales


Entendons bien qu'il me s'agit pas ici pour APFT d'approuver ou de soutenir officiellement les positions du WWF, ni de critiquer point par point chacun des paragraphes de cette Déclaration. Mais plutôt de formuler des observations, et d'indiquer dans quel cadre une collaboration pourrait se nouer aujourd'hui entre un programme de recherche comme APFT, et un organisme majeur de conservation comme le WWF.

Suite la demande qui nous a été transmise par Mr. Gonzalo Oviedo, Forest Unit, WWF- International, le programme " Avenir des Peuples des Forêts Tropicales " se félicite que le WWF, ait tenu à diffuser largement ses positions, voulant ainsi recueillir divers avis et suggestions concernant la conservation des écosystèmes, et la défense des intérêts des populations autochtones.

Dans la version qui nous est actuellement présentée, cette Déclaration de principes du WWF nous semble particulièrement liée la nécessité:

En tant que programme pluridisciplinaire de recherche et de sensibilisation financé par la DG VIII - Union Européenne, il nous semble utile de formuler quelques observations.

La biodiversité, fruit de l'interaction entre l'écosystème et l'activité humaine

La Déclaration du WWF souligne avec raison que les peuples autochtones sont bien "les gardiens les plus importants de la Terre" où "ils vivent depuis des millénaires " et qu'il importe "d'apprécier l'immense contribution que les peuples autochtones ont apporté à la conservation des nombreux écosystèmes les plus fragiles de la terre"(§ 6).

En ce qui concerne les forêts tropicales, essentielles pour le maintien de la biodiversité, il est important de rappeler, à l'encontre d'une opinion encore trop répandue, que le concept même de forêt "vierge" est trompeur.

En effet, les progrès de l'archéologie révèlent une présence humaine millénaire, remontant même dans certains cas à plusieurs dizaines de milliers d'années.

De plus, des traces d'activité agricole remontant à quatre ou cinq mille ans, ont modifié la végétation existant.

En fait, les forêts telles que nous les connaissons aujourd'hui ont été profondément remaniées par l'homme.

D'une part, l'activité agricole de défrichage a, volontairement ou non, influencé les cycles naturels.

D'autre part, l'homme a, volontairement ou non, manipulé les espèces végétales et leur répartition, soit en les sélectionnant, soit en les transplantant : cette activité humaine a entraîné pour certains peuplements végétaux - palmiers, noyers - une diversité de variétés plus grande que s'il s'agissait d'espèces spontanées.

En réalité, les forêts tropicales constituent une mosaïque de surfaces en évolution permanente due à une intervention humaine fort ancienne, ce qui disqualifie la trompeuse distinction entre forêt primaire et forêt secondaire, cette dernière ne constituant qu'une courte étape - couvrant quelques dizaines d'années - durant laquelle l'écosystème se modifie, en privilégiant l'apparition de quelques espèces pionnières.

Les populations forestières ont donc à la fois modelé la répartition des espèces, et entretenu l'écosystème. La préservation de la biodiversité en forêts tropicales est donc depuis fort longtemps le fruit de l'interaction entre l'écosystème et l'activité humaine.

Nous pouvons conclure qu'une option de conservation du type " Homme contre Nature " a trop longtemps entraîné des incompréhensions, et de nombreux dommages pour les populations des forêts tropicales, particulièrement dans et autour des espaces protégés, et nous saluons la position du WWF, qui marque ici une évolution importante dans la sphère de la conservation.

Peuples Autochtones : Droits territoriaux et accès aux ressources

La constatation " que les communautés indigènes et tribales ont souvent souffert de discrimination et de marginalisation politique " (§ 5) est à mettre en rapport avec l'expérience historique des peuples autochtones, qui est celle d'une dépossession continuelle de leurs ressources vitales, le plus souvent au nom d'impératifs imposés de l'extérieur.

Au nom d'un développement " civilisateur ", à caractère intégrationniste depuis les débuts de l'ère coloniale, mais aussi plus récemment au nom d'une certaine idée de la conservation de la Nature.

Ces injonctions contradictoires ont négligé une réalité de base de ces populations : leur environnement est aussi leur milieu nourricier, qui leur a permis auto-subsistance et échanges de biens avec les populations environnantes.

Face à l'appropriation de leurs ressources et à la dépossession de leurs terres, les peuples autochtones ont, un peu partout à travers le monde, posé leur revendication essentielle: obtenir des garanties réelles concernant leurs terres traditionnelles, garanties qui leur permettraient à la fois de préserver un accès à leurs ressources vitales, et d'exercer un droit restrictif d'accès vis-à-vis de populations exogènes à la recherche de ressources nouvelles.

Cette nécessaire reconnaissance de droits territoriaux se heurte dans de nombreux pays à la résistance des Etats-Nations, peu disposés à renoncer à des droits sur le sol et le sous-sol souvent exclusifs, susceptibles d'être cédés en concession à tout exploitant, et cela en général sans même prévoir de consultation des populations locales dans le droit fil des pratiques coloniales.

La mise en oeuvre de droits territoriaux pour les peuples indigènes suppose aussi de dépasser l'opposition entre propriété de l'Etat, et propriété privée, et d'inciter les Etats à penser en droit moderne toutes les implications d'une reconnaissance de propriétés indivises, ou Common Property.

Il s'agira aussi de mieux appréhender la diversité des droits coutumiers de ces populations, et de comprendre la complexité de leur élaboration, qui, en forêts tropicales, prévoit des modalités précises, socialement régulées, d'utilisation du sol et d'accès à ses ressources: rotations saisonnières, aires de passage, prélèvements autorisés.

De manière à pouvoir intégrer les pratiques de droit coutumier dans de nouvelles dispositions juridiques garantissant des droits territoriaux, il sera indispensable de consulter de manière approfondie les détenteurs traditionnels de ces savoirs coutumiers, mais également de recueillir l'avis de spécialistes en sciences humaines, entre autres les anthropologues, qui auront pu mener des enquêtes approfondies auprès des populations concernées.

Organisations indigènes et indigénistes : convergence et diversité

Un peu partout dans le monde, nous assistons aujourd'hui à l'émergence des peuples autochtones comme acteurs politiques.

Depuis les premières formes d'organisation de ces peuples dans le courant des années soixante, les progrès ont été considérables, et aujourd'hui les organisations indigènes sont structurées de manière permanente dans un grand nombre de pays, et elles se fédèrent de plus en plus au niveau national, et même international. Ces mouvements indigènes, qui visent avant tout l'auto-organisation des peuples autochtones, sont également soutenus par des ONG indigénistes d'appui à leurs revendications, souvent destinées à sensibiliser l'opinion publique internationale.

Reste que " le libre consentement exprimé en connaissance de cause des communautés concernées " (§ 27) face aux atteintes à leur environnement suppose l'existence de porte-paroles " autorisés ": il nous faut bien reconnaître que malgré leur influence et leur représentativité croissante, les organisations indigènes telles qu'elles existent actuellement présentent certaines caractéristiques qui posent question à leurs interlocuteurs.

D'abord, leurs leaders, souvent de jeunes cadres éduqués en ville, se montrent souvent habiles à négocier avec leurs gouvernements, mais les liens qui les rattachent à leurs communautés se sont parfois distendus, et les conflits avec les anciens, traditionnels arbitres des conflits, ne sont pas exceptionnels.

De plus, la vision unanimiste que donnent ces leaders de leurs sociétés ne résiste pas toujours à l'analyse des opinions observées au sein de leurs communautés: comme dans toute société humaine, ces opinions divergent fréquemment, y compris par rapport aux projets de conservation qui les concernent.

Il nous semble en tout cas que, sans une connaissance approfondie des règles complexes de représentativité et de délégations de pouvoir en vigueur, il sera souvent malaisé pour un acteur de la conservation de vérifier si ses interlocuteurs sont bien des portes-paroles qui recueillent un consensus, ou du moins le soutien d'une majorité au sein de leurs communautés.

Par ailleurs, dans les pays où les mouvements indigènes sont solidement organisés, s'observe régulièrement la mise en place de plusieurs organisations visant à organiser les mêmes populations : celles-ci entretiennent souvent une forme de rivalité, car elles peuvent diverger de manière sensible sur les objectifs à atteindre et sur les modes d'action pour y parvenir.

Cette évolution est bien sûr parfaitement légitime, dans la mesure où ces communautés s'ouvrent au monde extérieur, et à des formes de représentativité qui s'inspirent, au moins partiellement, de ce que nous appellerions le pluralisme politique.

Ces quelques observations nous permettent de conclure que toute action de conservation basée sur l'adhésion et la collaboration des populations locales devra recueillir des avis divers, et parfois divergents, à plusieurs échelons: au sein des communautés locales concernées, et auprès des mouvements et organisations indigènes qui visent à les représenter et à les défendre, souvent à un niveau plus élevé, régional, national ou international.

Le cas de l'Afrique

Pour ce continent, il est malaisé de circonscrire le concept même de population indigène, car son pouvoir séparateur prête à discussion : quelles populations devraient en faire partie, et lesquelles pas?

Si le critère retenu n'est pas l'antériorité de l'occupation du sol, - ce qui prête à de nombreuses contestations, théoriques et pratiques -, mais bien le caractère traditionnel des liens avec la terre et le maintien de certains traits culturels spécifiques, alors il est évident qu'une majorité des Africains, surtout en milieu rural, peut à bon droit se proclamer " indigène ".

Il est aussi important de pouvoir reconnaître que la validité du terme " peuples indigènes " est largement récusée en Afrique, et qu'en pratique les organisations indigénistes limitent souvent leurs interventions à la défense des droits de certaines communautés marginalisées ou minorisées, qui se distinguent encore, du moins partiellement, de la majorité des populations de leurs Etats par des modes spécifiques de production ou d'accès aux ressources : chasseurs-cueilleurs Khoïsan, Pygmées, nomades Touaregs, pasteurs Peuls, Masaï ,...

Concernant l'Afrique, les divers acteurs de la conservation ne peuvent par ailleurs que tenir compte :

Cette faiblesse d'organisation des populations, et le manque de structures politiquement organisées suffisamment autonomes par rapport aux Etats doivent amener les acteurs de la conservation à nouer des liens avec les communautés locales, les structures villageoises existantes, et les ONG qui mènent avec elles un travail fructueux.

Recherche et droits de propriété intellectuelle

De nombreux débats sur la nécessaire protection des droits de propriété intellectuelle des peuples autochtones ont aujourd'hui lieu, particulièrement à propos de ces zones à haute densité de biodiversité que sont les forêts tropicales.

On se contente souvent de parler des entreprises à caractère commercial, et de la brevabilité du vivant, mais ce débat concerne également acteurs de la conservation et chercheurs, dans la mesure où ils exploitent de nombreuses données recueillies auprès des populations dans les zones où ils travaillent.

D'abord parce qu'au cours du temps les savoirs accumulés par ces peuples ont trop souvent été utilisés pour permettre leur exploitation forcenée, ainsi que celle de leur environnement: rappelons simplement le triste exemple du caoutchouc au début de ce siècle.

Ensuite parce qu'un consensus se dégage aujourd'hui pour admettre que toute adhésion réelle des populations à un programme de conservation suppose de mobiliser les savoirs-faire locaux, et se doit donc d'encourager:

Peuples Autochtones, organismes de conservation et spécialistes en sciences humaines de ces populations : vers un partenariat fructueux

Trop d'experts en sciences humaines, spécialistes de l'étude de populations autochtones, ont jusqu'à un passé récent connu la frustration d'être consultés bien tardivement dans le cadre de projets de développement ou de conservation, et se sont souvent retrouvés dans le rôle de "pompiers", invités à vérifier ce qui était prévisible, et à constater l'irréparable: à savoir que les populations - mal informées, non-consultées, peu motivées -, cherchaient simplement à contourner des projets imposés, vécus comme autant d'obstacles à l'exercice de leurs activités quotidiennes.

La reconnaissance dans des cercles de plus en plus larges que ces échecs répétés sont pour l'essentiel dus à la non-prise en compte des facteurs humains locaux et à une absence de consultation sérieuse des populations ne peut que nous encourager à l'optimisme.

Dans le cadre du programme APFT et dans les pays où nous menons des recherches, nous tentons aujourd'hui de multiplier les échanges, et d'instaurer des rapports de confiance et de collaboration entre les acteurs du développement, de la conservation, et les populations locales et leurs représentants.

Alors que la Décennie pour les Peuples Autochtones proclamée par les Nations-Unies (1994 -2004) ne fait que commencer, le programme APFT espère vivement que des collaborations structurées entre certains de nos programmes de recherche, des projets de conservation du WWF, et les structurations indigènes ou indigénistes pourront déboucher sur des résultats concrets.

Avec pour objectif une conservation plus efficace de la biodiversité, et un renforcement de la capacité de résistance des peuples autochtones, qui, particulièrement en forêts tropicales, en ont le plus pressant besoin. ___________________________________________________________________________

(APFT-INFO) N°3 (Juin 1997)
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Updated Samedi, 6 septembre, 1997