| la crise économique qui sévit au Cameroun depuis une dizaine d'années,
puis la dévaluation du franc CFA au début de 1994, ont entraîné à la fois une baisse du pouvoir díachat et une hausse des prix du gibier au marché. Ainsi la pièce de gibier a augmenté de plus de 1000 F CFA, pour atteindre aisément maintenant 5000 F CFA. En conséquence, il est difficile à un ménage camerounais, dont le revenu mensuel moyen ne dépasse pas 40 000 F CFA (et qui compte 4 ou 5 personnes), de dépenser une telle somme pour deux kilogrammes de viande. Il en résulte une forte baisse de la consommation familiale de viande de brousse et de la fréquentation des circuits. Des circuits devenus trop onéreux pour le pouvoir d'achat, du gibier trop cher pour une consommation à la maison, une insuffisante différence de prix entre le boeuf et líantilope : tous ces facteurs expliquent le succès des «aides-mamans», les seules qui permettent aux citadins de déguster un plat de gibier sans grever le budget domestique, grâce à la pratique de prix dérisoires mais satisfaisants pour les deux parties. Conclusion A Yaoundé, chaque midi, des centaines de femmes proposent, dans tous les quartiers, des portions cuisinées de viande sauvage, à un prix très modique. Aujourdíhui, si le gibier reste líaliment le plus apprécié, pourvu díune image très valorisée, il níest paradoxalement plus le mets de luxe quíil fut naguère, car il est devenu le menu quotidien de milliers de passants, employés et fonctionnaires. Il reste à analyser par quel dysfonctionnement économique les aliments animaux díorigine domestique níentrent pas en compétition avec le gibier et ne représentent donc aucunement une alternative. Face à une illusoire répression du braconnage et du commerce du gibier, le développement de líapprovisionnement des villes en viande díélevage devrait constituer une priorité pour tous les intervenants concernés par la préservation de la faune. Serge Bahuchet et Kornelia Ioveva-Baillon Serge Bahuchet est ethnoécologiste, Directeur de recherche au CNRS et Directeur du Conseil Scientifique d'APFT; Kornelia Ioveva-Baillon, diplômée en écologie, est chargée de mission au WWF-Cameroun et à líAPFT à Yaoundé. |
| 9. Le cacao et líantilope, ou : pourquoi il ne faut pas laisser faire |
| du chocolat à líhuile végétale... (le cas du Cameroun) |
| Les propositions de directives de la Commission européenne afin díharmoniser
le marché du chocolat, et relatives aux produits du cacao et du chocolat destinés à líalimentation humaine, ont provoqué pendant plusieurs mois de nombreuses réactions tant du côté des consommateurs que des pays producteurs, avant díêtre examinées au Parlement européen le 23 octobre 1997. Nous livrerons ici quelques commentaires, en nous situant au niveau des villages camerounais, à la lueur des réactions des planteurs au cours des grandes variations du marché du cacao que cette décennie a connues. Le cacao dans líéconomie des paysans camerounais Au cours de la campagne cacaoyère de la saison sèche 1992, les cours mondiaux ne cessèrent de baisser de mois en mois. Au Cameroun, les prix díachat aux cultivateurs chutent, les acheteurs agréés renoncent à user leurs camions sur les routes défoncées des zones forestières. A la fin de la campagne, les planteurs découragés ne peuvent que contempler les sacs de fèves sèches, empilés dans leurs cuisines... Déjà la chute des cours de la campagne 88-89 avait entraîné une perte de revenu variant de 50 à 60 %, le prix du kilo étant passé de 400 à 200 F CFA. Les cultivateurs cessèrent díabord díemployer des produits phytosani-taires coûteux, puis de louer la main díoeuvre saisonnière nécessaire au désherbage et à la récolte, enfin ils limitèrent les surfaces récoltées. Mais surtout, les plus actifs se détournèrent de la cacao-culture pour trouver ailleurs les revenus nécessaires à la vie quotidienne : impôts, école, soins de santé, pétrole lampant et savon étaient payés par le cacao. Renouant avec leur passé, ils employèrent le temps libéré par líinutilité du travail agricole (la collecte et la préparation des cabosses sont coûteuses en temps) à une activité à la fois plus attrayante et procurant des revenus réguliers : le piégeage, en établissant des camps en forêt, en disposant des lignes de centaines de collets et en les visitant régulièrement. Dans ce contexte économique, le produit de la vente du gibier aux colporteurs venant des villes dépassait les revenus aléatoires du cacao, revenus encore réduits par la qualité faible résultant du manque de soins aux plantations. Bien sûr, un revenu annuel de 350 000 ou 400 000 F CFA grâce à la vente du gibier, ne se compare pas au million et demi que pouvait rapporter au ménage le cacao avant la crise, mais cíest toujours plus que rien ou quíun salaire de manoeuvre (30 000 F CFA/mois à cette époque) ! En 1994, nouveau coup : le Franc CFA est dévalué. Les salaires chutent, le pouvoir díachat diminue, mais au marché, le prix du gigot de céphalophe (antilope forestière) augmente... Les cultivateurs devenus piégeurs "producteurs" de viande sauvage sont confortés dans leur choix. Certes, la dévaluation joue son rôle et favorise líexportation ; les cours augmentant lors de la campagne cacaoyère 94-95, une partie des planteurs remet en état ses plantations. Mais beaucoup níabandonnent pas pour autant le piégeage, devenu une activité florissante : le flux de viande boucanée de la forêt vers les villes ne cesse díaugmenter, au grand dam des antilopes... et des protecteurs de la nature qui ne savent comment limiter le flot ! De líeffet inattendu du chocolat européen Cíest dans ce contexte que, le 30 mai 1996, la Commission Européenne a présenté au Parlement européen une proposition de directive relative aux produits du cacao et du chocolat destinés à líalimentation humaine [COM(95) 722 ; JO C231, 9/8/96]. Cette proposition prévoit notamment díautoriser les chocolatiers des Etats membres à employer dans la fabrication du chocolat, jusquíà 5 % de graisses végétales autres que le cacao [COM(95) 722 ; Bulletin de líUE 4-1996 § 1.3.8]. Les amateurs de chocolat fin protestent sur la baisse de qualité du produit. Les amis de líAfrique, quant à eux, síinterrogent sur les conséquences pour les producteurs du Tiers Monde. Les industriels du chocolat estiment que cette possibilité níentraînerait quíune baisse inférieure à 3 % de la demande (60 000 T/an) alors que les pays producteurs líévaluent, eux, de 6 à 12 % (140 à 270 000 T/an). Au-delà díune querelle díestimations, il est certain quíune baisse de la demande se répercuterait díabord sur les plus petits des producteurs, sur les plus fragiles. 7e producteur mondial, le Cameroun ne produit que 120 000 T/an, 5 % du tonnage mondial... Nul doute que les planteurs |
| de la forêt camerounaise retourneraient rapidement à leurs pièges
pour compenser, une fois de plus, les pertes, prévisibles, de revenu... Conclusion Dans la note de synthèse préparant le débat au Parlement européen, le rapporteur, M. Paul Lannoye, relevait, díaprès líavis de la commission du développement et de la coopération, que "les avantages limités de la directive ne compensent absolument pas ses importants inconvénients (baisse de la demande entraînant une surproduction temporaire qui accentuera la baisse des prix, recours aux matières grasses de substitution moins chères que le beurre de karité, coût supplémentaire pour le Stabex)." [Parlement européen, Note de synthèse 15-10- 97]. A ces inconvénients, on devrait en ajouter un autre, qui concerne au moins le Cameroun : la baisse de la demande en cacao provoquerait un accroissement du braconnage et de la chasse commerciale, détruisant encore un peu plus cette faune sauvage que la Commission Européenne, par ailleurs, síefforce de préserver grâce à líétablissement díaires protégées, très coûteuses pour le contribuable européen... Serge Bahuchet Serge Bahuchet, Directeur de recherche, CNRS, et Directeur du Conseil Scientifque d'APFT |
| 10. Le rotin peut-il sauver la faune? |
| L'importance sociale, économique et culturelle des produits forestiers non-ligneux
(PFNL) dans le Bassin du Congo est aujourd'hui évidente. Cependant des hypothèses qui, auparavant, semblaient séduisantes dans le domaine de la conservation doivent à présent être reconsidérées. Les données récentes de la région de Yaoundé (Cameroun) remettent en effet en question l'hypothèse selon laquelle la cueillette, la commercialisation et la transformation de certains PFNL par les villageois peuvent les conduire à diminuer l'exploitation non durable des produits écologiquement sensibles comme le gibier et les arbres tropicaux de valeur. Certains chercheurs et environnementalistes soutiennent que la monétarisation des populations villageoises grâce au PFNL (autres que le gibier) est une approche de conservation viable. Nos enquêtes de terrain révèlent par contre que la cueillette du rotin et la commercialisation du gibier sont deux activités complémentaires qui se financent mutuellement. Il s'agit ici du budget- temps, l'utilisation de l'argent peu disponible ainsi que l'utilisation intensive croissante de l'espace forestier périurbain. Selon l'hypothèse "l'alternative PFNL", les villageois vivent au sein de "systèmes de besoins fermés" : avoir assez d'argent pour satisfaire leurs besoins élémentaires pourrait les détourner de la chasse et du piégeage commerciaux ainsi que de l'abattage occasionnel d'arbres de valeur comme le Sapelli (Entandrophragma cylindricum) ou le Bubinga (Guibourtia spp.). Malheureusement la réalité est assez différente. Les villageois veulent de plus en plus d'argent pour satisfaire différents types de besoins et de désirs. Bien que le développement de la monétarisation ne soit pas un phénomène récent, de nouvelles demandes apparaissent. Les gouvernements de la sous-région, celui du Cameroun n'est pas une exception, ont de plus en plus de mal à respecter leurs responsabilités sociales, éducatives et de santé. Les populations doivent développer elles-mêmes leurs propres "systèmes de débrouillardise" sans se fier aux appuis étatiques. La globalisation, la connaissance des tendances de ce qui se passe à l'étranger, les contacts avec les grandes villes incitent les villageois à vouloir des radios et des télévisions, à s'habiller à l'occidentale et à consommer ce qui est perçu comme une alimentation "moderne". Le prestige associé à la consommation de la bière ou des "sucrés", par exemple, est considérable. Il y a d'autres raisons pour lesquelles les villageois ont des besoins qui ne sont pas fixes mais élastiques. Dans la région Ewondo où le pouvoir traditionnel n'est pas hérité mais acquis, l'argent parle : il donne à ceux qui en possèdent le droit à la parole. En plus, si une législation proposée est approuvée et appliquée, un nouveau besoin d'argent sera le paiement de "l'impôt libératoire". Comme beaucoup d'autres PFNL, les rotins (et plus particulièrement l'Ancistrophyllum secundiflorum et l'Eremosphata macrocarpa) jouent un rôle économique important dans l'interface des populations de Yaoundé et de son arrière-pays : un arrière-pays qui, par ailleurs, se vide lentement mais sûrement de ses ressources naturelles. En effet, le peu de biodiversité qui persiste dans l'auréole autour de Yaoundé, comme celle qui entoure beaucoup d'autres villes de la sous-région, est sérieusement menacée. (Trefon, 1997). Les citadins, qu'ils soient pauvres ou nantis, dépendent des produits forestiers à des degrés variables. Les coupeurs-cueilleurs de plus de vingt villages dans cette région fournissent un marché de grossistes à Mvog Mbi en rotin où les artisans de quelques 117 ateliers viennent s'approvisionner en bâtons et lianes nécessaires à la fabrication d'une variété de produits allant des petits paniers et nattes à des meubles tels que des lits, des canapés, des étagères, etc. Ces produits sont en vogue parmi toutes les classes sociales et sont visibles dans cette ville comptant plus d'un million d'habitants. La plupart des villageois sont impliqués simultanément dans plusieurs activités économiques : la cueillette du rotin n'en est qu'une parmi d'autres. Ces activités sont notamment l'exploitation agricole pour la consommation et la vente du surplus; la production cacaoyère; la chasse et la pêche; l'abattage des arbres et la coupe artisanale des planches; la cueillette d'autres PFNL tels que les feuilles d'emballage, les mangues sauvages, les noix, le vin de palme, etc.; l'extraction du sable nécessaire à la construction ou la distillation d'odontol (alcool local à base de vin de palme). |