Ethnoécologie

par Dr. Serge Bahuchet

L'ethnoécologie constitue pour nous l'étude des relations d'une société avec son milieu naturel. Elle aborde :

De ce fait, cette approche nous renseigne sur des ressources potentielles (produits non ligneux), et surtout elle permet de définir les besoins des communautés rurales et de délimiter l'impact de l'homme sur l'environnement.

Elle est sous-tendue par deux concepts-clefs, celui de stratégie de subsistance et celui d'espace social.

La stratégie de subsistance, c'est le point de contact du milieu technique, du milieu naturel et du milieu spirituel, "surnaturel", elle résulte de la synthèse des connaissances ethnoscientifiques du groupe humain, qui sous-tendent son milieu technique, de la maîtrise des problèmes posés par le milieu naturel, elle résulte enfin de la cosmogonie. (Bahuchet 1985, Les Pygmées Aka et la forêt centrafricaine)

L'espace social, c'est l'espace déterminé par l'ensemble des systèmes de relations, caractéristique d'un groupe donné (Condominas 1980, L'espace social)

Stratégie de subsistance et espace social sont eux-mêmes largement induits par des facteurs historiques qu'il est important d'avoir cerné.

En complément, l'alimentation est un domaine relevant à la fois des sciences biologiques (nutrition) et sociales, susceptible de quantification précise, mais où se marquent profondément les choix culturels. De plus, le comportement alimentaire constitue un registre à travers lequel une société affiche sa cohésion, il a aussi, au travers par exemple des tabous ou des préférences gustatives, une valeur démarcative à l'égard des sociétés voisines. L'anthropologie alimentaire est l'étude des relations qui existent entre les disponibilités offertes par le milieu, leur utilisation alimentaire, les conséquences physiologiques qui en découlent et les structures économiques et sociales. C'est le domaine le mieux à même de caractériser et d'évaluer l'utilisation d'un écosystème par une société particulière, son degré de dépendance réelle par rapport aux ressources naturelles, mais aussi, grâce à quelques mesures biologiques (anthropologie nutritionnelle) de vérifier l'adéquation d'un régime alimentaire aux nécessités vitales des organismes (en particulier auprès des enfants).

Problématique

Une série de questions sont posées à propos des habitants des forêts tropicales :

  1. les activités des populations vivant traditionnellement en forêt sont-elles compatibles avec le maintien de la biodiversité ou au contraire destructrices de l'écosystème ?
  2. en particulier, les techniques agricoles pratiquées sont-elles compatibles avec le maintien d'un couvert arboré et avec une régénération de la fertilité des sols ?
  3. les techniques et les connaissances ancestrales peuvent-elles contribuer à l'élaboration de nouveaux modèles de gestion efficace ?
  4. quelles stratégies sont développées spontanément par les populations lorsqu'elles sont perturbées du point de vue sociologique, économique ou écologique, et quels besoins manifestent-elles ?
  5. dans quelle mesure la densité de population porte-t-elle atteinte aux sols et au milieu naturel ?
  6. quel état nutritionnel et sanitaire résulte de leur système économique ?
  7. dans quelle mesure l'arrivée de nouveaux paysans ou employés (scieries par exemple) affecte-t-elle la subsistance des populations locales et les équilibres écologiques ?
  8. quel est l'impact des projets de développement/conservation sur les communautés locales, quelle perception en ont-elle, par rapport à leurs attentes et aspirations ?

En ce qui concerne les populations urbaines des zones forestières :

  1. quel est l'impact de l'accroissement de la population urbaine et de la crise sur les écosystèmes forestiers ?
  2. quelle est la part des produits originaires des forêts dans le régime alimentaire et dans l'économie des citadins ?
  3. quelle est l'influence des représentations mentales que se font les citadins de la forêt, de ses richesses et de ses habitants, sur les projets de développement durable et de conservation ?

Plus précisément, les questions suivantes sont abordées :

Sur l'écologie :

Quelle est la dépendance du groupe vis-à-vis du milieu naturel ? Quels produits sauvages interviennent dans le régime alimentaire, et avec quelle ampleur ? Quel territoire est utilisé par le groupe pour ses activités de subsistance ? Quel est le cycle agricole et quelle surface est nécessaire à la rotation complète des cultures ?

Il s'agit là d'évaluer la pression exercée par le groupe humain sur les ressources renouvelables et sur la biodiversité :

On élabore de nouvelles recherches appliquées dans les domaines des systèmes culturaux, de l'agroforesterie, de la cueillette, de la chasse et de la pêche traditionnelles :

Quelles ressources non-ligneuses sont exploitées ou seraient exploitables dans la région concernée ? Quel intérêt économique réel représentent-elles pour la population ? Quel est l'impact des activités liées au commerce sur les peuplements animaux ou végétaux (par exemple, chasse ou pêche professionnelles) ? Quelles possibilités (biologique et sociale) y a-t-il de développer des activités alternatives telles que l'élevage du petit gibier ? Quelles activités culturelles et artisanales possibles, susceptibles de valoriser le patrimoine culturel des populations locales ?

Sur l'économie :

Quels sont les réseaux de circulation, d'échange et de commerce, à l'intérieur de la communauté concernée par le projet, et quelle est la part des activités de cette communauté à une échelle plus large (régionale, nationale voire internationale) ? Quelle est la dépendance monétaire de la communauté vis-à-vis des ressources naturelles ? Quelle perte serait entraînée par une diminution ou une suppression de ces activités ? On ne néglige pas dans l'observation des modes de vie la part des activités non-techniques (repos, jeu, interactions sociales) dans l'occupation du temps, qui sont des éléments très important pour la cohésion et la vitalité d'une communauté. La participation respective des deux sexes aux activités de production est analysée car c'est d'elle que dépend la réussite des programmes d'éducation et de développement.

On évalue l'organisation spatiale et temporelle des activités, pour comprendre la dynamique de la société : saisonalité des activités et des déplacements, mobilité et dispersion, territoires et espaces de parcours. On s'intéressera aussi aux cycles à long terme (en particulier jachères et déplacement des villages).

Sur la démographie et la santé :

Quel est l'accroissement de la population ? Quel est son niveau nutritionnel et sanitaire ? Y a-t-il adéquation entre les besoins et les potentialités du milieu ? Quelle charge de population le milieu exploité peut-il supporter ?

L'évaluation des contraintes inhérentes au milieu forestier et de l'efficacité du mode de vie sera réalisée par un bilan biologique. Certaines mensurations corporelles (poids, taille, périmètre du bras, plis cutanés) permettent d'évaluer l'état nutritionnel, c'est-à-dire d'évaluer si les besoins sont couverts; elles sont susceptibles de révéler l'existence de problèmes nutritionnels dont des enquêtes ultérieures spécifiques détermineront les causes.

L'aspect démographique a comme objectif de définir les structures et de mettre en évidence les dynamiques des populations humaines vivant en forêt dense humide. L'aspect purement démographique comporte l'effectif des populations, la structure par sexe et âge, l'évaluation de la population résidente et de la mobilité, les indices de fécondité, natalité et mortalité. Le taux de mortalité infantile est un marqueur particulièrement important à prendre en compte. Les anthropologues apportent leur contribution à la compréhension des structures de population, des types de mobilité, des réseaux d'alliance et des comportements féconds. Les biologistes mettront en lumière les facteurs explicatifs de la morbidité/mortalité, et fécondité/infécondité.

Cadre d'analyse

La compréhension d'un côté du système économique des populations forestières, et tout particulièrement la mise en relief de leur degré de dépendance par rapport au milieu forestier, et de l'autre des changements socio-économiques contemporains, nécessite une grille d'analyse prenant en compte plusieurs séries de facteurs qui s'interpénètrent.

La communauté est située dans le double cercle :

  1. Relations actuelles avec le milieu naturel
  2. Relations avec les autres sociétés (selon des cercles concentriques)
  3. Il faut évaluer l'origine de l'approvisionnement alimentaire.

    En ce qui concerne ce paramètre, l'économie des essarteurs forestiers est située dans une double interaction. En bref, dans quelle proportion l'approvisionnement alimentaire est-il assuré :

  4. Il faut prendre en compte la profondeur historique.

Le propre de l'homme est le fait culturel et le sens profond du déroulement du temps : inquiétude ou espoir envers l'avenir, référence constante au passé. Même là où l'écriture n'existe pas, le rite invoque le mythe, le pouvoir tire sa justification des généalogies, etc., bref le sens de l'histoire imprègne toute culture. (Condominas 1980 L'espace social)

Quelle est l'ancienneté de l'implantation dans l'écosystème forestier, quel est le passé démographique du groupe considéré, quelle est l'histoire de ses contacts avec le monde extérieur, quelle est l'archéologie des paysages et des implantations humaines de la région où vit cette société, quelle a été l'évolution du paléoenvironnement et la part des facteurs climatiques et anthropiques dans les processus ? Autant de questions auxquelles il faut donner des réponses.

Démarche

Les recherches sont menées sur le terrain, sur des thèmes et des problématiques directement liés au développement durable, dans trois domaines complémentaires et indissociables : l'écosystème forestier tropical et la biodiversité, les stratégies de subsistances des sociétés qui tirent leur ressources vitales du milieu naturel et ce faisant en modifient le fonctionnement, et les représentations que les membres d'une société donnée se font de leur environnement, et qui sous-tendent leurs activités.

L'approche est régionale plutôt que d'être réduite à un seul village. L'accent en effet sera mis sur les relations à l'échelle du groupe ethnique dans son ensemble, en prenant en compte également les &laqno;ramifications» vers les villes, le cas échéant. Dans le même sens, des contextes multiethniques sont également choisis. Mais l'approche est néanmoins "le point de vue du village", par opposition aux études portant sur le développement au niveau national ou global.

En second lieu, l'approche est résolument comparative. En effet, il est certes intéressant de montrer l'utilisation que fait une société particulière, isolée, du milieu naturel, mais il est beaucoup plus important d'explorer les différentes solutions, les différents modes d'ajustement que diverses sociétés peuvent adopter pour tirer partie d'un même type d'écosystème.

A cette fin, on compare :

Dr. Serge Bahuchet


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Updated 19th August 1997 by Jane Bex
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