En revanche il existe de nombreux et excellents textes concernant la civilisation matérielle, ce qui servira considérablement notre recherche. De ce point de vue il serait très important davoir une approche comparative dans ce domaine avec :
- à lest de la région, une comparaison entre les peuples de langue tupi et ceux de langue karib;
- dans les zones côtières, linterpénétration des ethnies de langue arawak et les Karib (Kaliña);
- à louest, une comparaison entre les Yanomami, les Piaroa et les ethnies de langue karib.
Mais ce sont aux domaines de lanthropologie sociale et de lhistoire quappartiennent les grandes questions de lethnologie guyanaise.
Les sociétés du Plateau des Guyanes présentent de grandes affinités du point de vue de lorganisation sociale. Selon le mot de Peter Rivière, la plupart des groupes au nord de lAmazone nont aucun groupement social formel qui présente une quelconque permanence, ne formant en aucune sorte des corps organisés.
Il semble cependant que cette affirmation sapplique avant tout aux ethnies de langue karib qui ont marqué le faciès culturel de la région peu de temps avant larrivée des Européens et poursuivi cette emprise pendant trois siècles après leur arrivée. Cet aspect intrusif est dailleurs confirmé par plusieurs mythologies indigènes (Wapishana, Warrau, Arawak, Palikur). Lexpansion des peuples de langues karib, bien que controversée, semble de plus en plus sêtre faite à partir des hautes terres de louest des Guyanes; archéologie et linguistique sont désormais en accord sur ce point.
Les évidences archéologiques et ethnohistoriques se font en effet de plus en plus nombreuses depuis deux décennies pour suggérer que le panorama culturel ancien était sans doute différent. Ainsi des sociétés claniques (patrilinéaires ou matrilinéaires) comme celles des Arawak-Lokono, des Palikur ou des Wapishana étaient sans doute plus nombreuses jadis et correspondaient sans nul doute à des organisations politiques et territoriales plus lourdes et plus rigides. Pour les zones côtières, on possède également lévidence de systèmes agricoles intensifs renvoyant eux aussi à des organisations sociales aux structures complexes.
On peut se demander dans ce cas si lirruption des Européens na pas permis le remplacement des ordres anciens par le système social moins formel, adapté à des communautés plus petites, qui était celui des ethnies de langues karib. La multitude de noms dethnies trouvé dans les archives reflète sans doute cette atomisation correspondant souvent à de simples groupes locaux. La fusion de ces groupes a donné naissance aux ethnies contemporaines au fur et à mesure de la progression de lécroulement démographique. Ainsi cest chose faite pour les Karib côtiers dès le début du XVIIIème siècle, pour les Palikur au début du XIXème siècle alors que les Tiriyo en tant quidentité constituée némerge que vers 1940. Les chercheurs du projet APFT devront donc garder en tête ce passé complexe et être prompts à le détecter à travers les stratégies politiques des communautés contemporaines. En particulier, le passé pèse encore lourd dans lorganisation des fédérations indigènes modernes.
Par ailleurs les contrecoups de la colonisation européenne ont permis dautres mouvements de population, autres que ceux des Karib. Cest le cas des Yanomami à louest qui se sont taillés au XIXème siècle un territoire immense au détriment des ethnies périphèriques. Cest aussi celui de populations de langues tupi dans lest des Guyanes dont lapparentement avec les ethnies tupi-guarani du sud de lAmazone mériterait discussion. Linsertion de toutes ces ethnies dans lunivers guyanais a sans doute pesé beaucoup plus lourd quon ne le pense généralement et mériterait une étude approfondie.
Ainsi, si le modèle karib est fédérateur dans les Guyanes, il serait important dexaminer ce qui constitue la spécificité de certaines ethnies et de comprendre le maintien de leur identité. Ainsi on peut sinterroger :
- sur la survivance des clans chez plusieurs ethnies de la famille linguistique arawak;
- sur lendogamie villageoise des Wayãpi face à luxorilocalité des ethnies de langues karib voisines;
- sur le maintien de lidentité de petits groupes, comme les Emerillon ou les Apalai, en dépit de mariages intertribaux incessants avec des membres dautres ethnies plus importantes et ce, sur le temps long.
Ceci implique que les relations intertribales, ainsi que je le suggerais plus haut, doivent être prises en considération. Là encore des concepts comme ceux d ami préférentiel (yepe, pawana) ou de dépendant (peito, puitio, pito) constituent le cadre sociologique qui permet les rapports intercommunautaires et intertribaux. Ceux-ci peuvent être assymétriques (domination-subordination) ou fondés égalitairement sur léchange généralisé.
Toujours dans la même perspective des relations intertribales mais aussi dans celle de ladaptation à des environnements différents, il convient de rappeler dans les Guyanes lopposition qui est souvent faite entre les sociétés de lintérieur et celles de la côte. Même sil sagit dune coupure largement accentuée par la colonisation (liens précoces des sociétés côtières avec les colonisateurs, isolationisme des sociétés de lintérieur), cette coupure ou mieux cette opposition, date sans doute de lépoque précolombienne, ce que dailleurs larchéologie confirme de plus en plus. Ceci nonobstant des liens commerciaux importants. Là encore cet état de fait continue dinfluer sur les représentations que les ethnies amérindiennes ont les unes des autres.
Si le caractère éphémère des groupes locaux tel que je lénonce au début de ce chapitre a été souvent souligné par les ethnologues, on possède finalement peu déléments qui puissent être traités de façon comparative sur les causes et les mécanismes de ces transformations incessantes. Ceci est dautant plus important que cette caractéristique des sociétés guyanaises demeure. En effet, si la sédentarisation imposée par les colonisateurs puis les Etats indépendants ont aujourdhui un impact considérable sur lappropriation et lutilisation des ressources naturelles par les ethnies amérindiennes, il nen reste pas moins que la mobilité des groupes locaux persiste, la composition de communautés apparemment sédentaires variant sans cesse. Cette continuité devra être prise en compte et étudiée avec le plus grand soin, pour comprendre lévolution contemporaine des Amérindiens des Guyanes et surtout leur attitude face aux projets de développement.
Un autre domaine essentiel découlant de ce qui précède est létude de la notion de territoire. Directement lié chez les Amérindiens des Guyanes à latomisation des communautés, le territoire correspondait classiquement à la zone exploitée. Compte tenu de la mobilité des communautés, il est donc évident que les zones exploitées changeaient fréquemment, doù une grande difficulté à appréhender sur le temps long lespace occupé par une ethnie donnée, et ce dautant plus que des superpositions aréales étaient fréquentes. Cette question est dautant plus cruciale en Amazonie en général et dans les Guyanes en particulier, que les indigènes se sont trouvés progressivement assignés à des territoires fixés (quil sagisse de réserves, daires indigènes, de réserves de biosphère) par les populations allogènes. Il conviendra donc détudier avec soin les conceptions indigènes actuelles du territoire qui doivent faire face à deux impératifs contradictoires : mobilité indispensable à une gestion durable des écosystèmes; délimitation garantie à long terme despaces collectifs.
Les journées de formation à Bruxelles en Octobre 1995 ont permis pour les Guyanes et le Bélize les avancées suivantes :
L aspect le plus positif a été la définition des programmes et leurs possibles articulations au niveau de la coordination régionale.
Il est désormais clair pour tous que nous sommes engagés dans une recherche finalisée et quil est offert à des scientifiques la tâche passionnante dinfluer sur la politique de lUnion Européenne au niveau mondial.
Il nous a été donné de comprendre et de faire comprendre que les objectifs du Programme APFT, même sils sont primordiaux, doivent être modulés en fonction des réalités régionales. Par exemple, la relation ville/forêt est un axe peu opérant pour ce qui touche la coordination Caraïbes, mais peut être repensée sous langle de limpact global du développement.
Enfin il est certain que, jointe à la qualité de la relation quils surent établir avec un public jeune et exigeant, la valeur scientifique des intervenants aux journées permet dores et déjà de considérer APFT comme un programme essentiel dans le dispositif de la recherche tropicaliste.
Ces remarques formulées, je présenterai les programmes des différents chercheurs et doctorants tels quils ont été définis à ce jour. L'équipe Guyane Française est définitivement formée. Reste à achever la constitution de l'équipe pour la Guyana qui pour l'instant est basée sur une professeur de Guyana, une étudiante boursière de Kent et une étudiante boursière de l'ULB. La recherche en Guyana devrait être précisée dans les semaines qui viennent.
Des demandes de collaboration ponctuelle ont été formulées, lune par le GERDAT, concernant le développement de lagroforesterie chez les Noirs Marrons du bassin du Maroni (M. Brochier), lautre par lINSERM (Mme Sylvaine Cordier), concernant lalimentation des populations forestières dans le cadre de la pollution par le mercure. Enfin, une collaboration avec une ONG intitulée Association daide médicale et dentaire aux Wayampi du haut Oyapock en Guyane Française a été amorcée, autour du thème de lalcoolisation des populations indigènes.
La liste des populations qui feront lobjet détudes a été définitivement arrêtée. Il sagit des Amérindiens Wayãpi, Wayana et Palikur, ainsi que des Noirs Marrons Aluku. Les Amérindiens Emerillon seront abordés subsidiairement dans la mesure de leurs relations avec les autres ethnies citées.
Lun des enjeux majeurs du Programme en Guyane est dexaminer la situation des groupes ci-dessus en fonction des tendances du développement régional. En particulier, tout ce qui va tourner autour du Parc Naturel de la Forêt Tropicale Guyanaise.
Nous avons procédé à la sélection de jeunes chercheurs boursiers (BoUE) et au recrutement pour des missions spécifiques de post-doctorants (JUE). Chacun de ces jeunes gens sera géré par lORSTOM pour la durée du programme. Les journées de formation de Bruxelles nous ont amené à définir avec eux des opérations de recherche précises. Nous tenons à préciser une fois pour toutes que faute de candidatures, il ne nous a pas été possible de sélectionner détudiants guyanais. Il faut savoir que dans cette région, seule la minorité créole accède aux études universitaires et quelle na pas, jusquà présent, montré un intérêt pour les disciplines (sciences naturelles, ethnoécologie) qui nous occupent.