Présentation à l'atelier APFT de réflexion et de formation, Bruxelles, 23 octobre 4 novembre 1995

_______________

Ethnoagronomie

par Edmond Dounias

_______________

 

[Abstract] [Bibliography] [Fiches]

On peut s'étonner à juste titre de la disproportion qui existe entre la richesse d'un passé colonial français en Afrique centrale, et la pauvreté en monographies consacrées à l'étude des agricultures de cette sous-région forestière. Ce constat rejoint l'une des principales conclusions du rapport sur la "situation des populations indigènes des forêts denses et humides" adressé à la CE (Bahuchet coordinateur, 1994). L'agronomie française s'est plus intéressée aux agricultures des lattitudes plus sèches, et a "séché" l'étude de la sous-région d'Afrique centrale. Pour justifier leur attitude, les agronomes se sont réfugiés derrière de vieux préjugés fondés sur un antagonisme forêt/savane. Ces préjugés tenaces ne sont pas étrangers au fait que l'on accuse encore, souvent à tort, l'agriculture sur brûlis d'être la première cause de déforestation.

L'agronome français Jouve résume le point de vue de l'agronome qui est de dire que l'agriculture sur brûlis de forêt se caractérise finalement par ce qu'elle n'a pas : agriculture extensive dont l'outillage est limité et rudimentaire, absence de préparation et d'entretien du sol, inexistence d'intrants, taille réduite des unités de production, structure sociale faiblement structurée...etc.

Aux yeux des agronomes, une agriculture attardée qui se définit par ce qu'elle n'a pas et qui s'apparente à de la collecte, ne vaut justement pas que l'on s'y attarde. Et c'est un fait que les quelques monographies menées sur la shifting cultivation, la slash-and-burn cultivation ou l'agriculture itinérante sur brûlis quelle que soit ses multiples appellations, l'on été par des anthropologues.

Du fait de sa vétuseté et de son apparente simplicité, le pas est vite franchi pour cataloguer l'agriculture sur brûlis d'irresponsable. Il ne faut cependant pas tomber dans le travers inverse. Certains actes techniques ne sont pas irréprochables en terme de nuisance écologique. Réhabiliter les savoirs et les savoir-faire traditionnels auprès des décideurs internationaux ne doit pas émousser notre sens critique vis à vis de certaines pratiques peu recommandables.

En réalité, si l'on reconsidère sous un autre angle ces mêmes arguments avancés pour suggérer l'incurie de cette agriculture, ils prouvent au contraire sa richesse et sa complexité. Car ces "manques" relatifs traduisent non pas une déficience ou une incapacité technique, mais bien une intention de tirer le meilleur parti possible d'un milieu capricieux et fragile. En rapprochant la philosophie de l'agriculture sur brûlis de celle de la cueillette, on pose en réalité le problème de resituer la pratique agricole dans un système de production plus élargi dont elle ne serait qu'une composante. L'agriculture de forêt est difficile à appréhender, parce que ses maitres d'oeuvre ne sont jamais des agriculteurs stricts. On ne peut donc entreprendre l'étude d'une agriculture de forêt sans étudier ses interconnections avec les autres activités d'acquisition des ressources, ce qui pose donc plus globalement le problème de l'étude des rapports des paysans forestiers avec la forêt. Il en découle une définition de l'ethnoagronomie comme une des clés d'entrée possibles à l'étude des relations entre l'Homme et son environnement par une analyse de ses savoirs et de ses savoir-faire agraires. Qu'est-ce que l'agriculture sinon la faculté de l'Homme à produire par lui-même des ressources en utilisant le milieu où il vit comme support ? Or la particularité d'un milieu comme la forêt, c'est son formidable pouvoir à cicatriser et à s'autorégénérer, qui brouille les cartes et rend bien illusoire la classique dichotomie entre une ressource produite par l'homme et une ressource simplement prélevée par l'homme sur le milieu.

Un ouvrage majeur de ces dernières décennies qui a marqué toute une génération d'anthropologues se consacrant à l'étude des agrosystèmes de forêt, est certainement celui de Clifford Geertz. Geertz a proposé un modèle reposant sur un parallèle, une similitude, voire une imitation de l'essart sur la forêt (a mimicry of the forest by the swidden). De nombreuses études de cas ont été entreprises pour mettre à l'épreuve le modèle de Geertz. Toutes ces études qu'elle soient infirmantes ou en faveur du modèle, n'ont fait que renforcer une réalité implicite au modèle de Geertz : il y a autant d'agricultures de forêt qu'il y a de populations vivant en forêt. Le dénominateur commun entre la forêt et l'agriculture sur brûlis, c'est leur diversité. Toute mon intervention consistera à démontrer cette omniprésence de la diversité à toutes les phases de l'acte agricole. Pour illustrer cette diversité, les exemples évoqués seront principalement empruntés au sud Cameroun.

Les difficultés inhérentes à l'étude des agricultures de forêt, et qui ont tant découragé les agronomes, sont de 2 ordres :

La première est d'ordre pratique, pour ne pas dire technique. La diversité - notamment floristique - d'un champ de forêt adopte souvent l'allure de fouillis végétal Certains auteurs ont même parlé de "chaos végétal", qui déconcerte lorsqu'on y est confronté pour la première fois. C'est pourquoi cette présentation sera complétée par des ateliers l'initiation (cf fiches techniques) à certaines techniques de mesures. Ces techniques ressemblent à l'a priori que l'on a de l'agriculture de forêt. Elles sont simples de mises en oeuvre, et le matériel ne brille pas par sa sophistication. Face à la diversité des situations à laquelle on est confronté, mieux vaut ne pas s'enfermer dans un cadre technique trop rigide mais au contraire disposer de techniques adaptables à toutes les situations, sous réserve de faire preuve d'un certain sens du bricolage et de l'innovation. Il faut également garder à l'esprit que les conditions d'exécution des mesures sur le terrain sont souvent inconfortables.

La seconde difficulté est d'ordre méthodologique et liée à la diversité des situations non seulement entre sociétés mais également entre individus au sein de la même société. Comme l'a dit Igor de Garine, les différences qui sont constatées entre sociétés voisines partageant le même milieu naturel manifestent un parti pris culturel plutôt qu'un conditionnement imprescriptible par les contraintes du milieu.

Revenons à une comparaison plus primaire entre milieu de savane et milieu de forêt. Dans les milieux plus ouverts et plus secs, les contraintes bioclimatiques sont plus immédiates, et les options qui s'offrent aux paysans pour mettre en oeuvre leur agriculture, sont d'autant plus limitées. La marge d'action individuelle du paysan intervient dans un cadre plus restreint qui permet à l'observateur d'élaborer une typologie des pratiques agricoles, typologie dans laquelle il parviendra plus ou moins à faire rentrer tous les cas de figures observés. Sa typologie ouvrira la porte à une éventuelle modélisation.

La diversité inhérente à la forêt et aux tâches multiples qui s'offrent à notre agriculteur de la forêt, qui est bien souvent par ailleurs collecteur, pêcheur, piégeur ou chasseur, accorde une plus grande place à un libre arbitre individuel qui rend plus difficile l'élaboration d'une typologie et d'une modélisation.

C'est par une démarche comparative que, au delà de la multiplicité des réponses individuelles observées, l'on peu dégager une trame de stratégie commune qui constituera une sorte de signature de la population étudiée. Cette étude comparative peut se faire dans l'espace par l'étude des relations interethniques. C'est en effet par son attitude "xénophobe" et par ses revendications culturelles qu'une population se forge une identité. Cette étude peut également être entreprise dans le temps afin d'appréhender d'un point de vue dynamique le système étudié.

La figure 1 résume la méthode qui fut la mienne au sud Cameroun pour étudier le système de production d'une population d'agriculteurs, les Mvae.

Le premier référentiel est d'ordre diachronique. Je me suis référé à des descriptions anciennes de l'économie mvae, et les ai comparées avec mes observations contemporaines. Pour ce faire, j'ai pu bénéficier des travaux de Günter Tessmann, explorateur-anthropologue allemand né en 1884 et mort en 1969. L'ouvrage majeur de Tessmann, intitulé "Die Pangwe" édité en 1913, est une monographie détaillée résultant des expéditions menées par cet explorateur, entre 1904 et 1909.

Le second référentiel est interethnique. Il a consisté à comparer la stratégie d'accès aux ressources des Mvae de la réserve du littoral, avec celles retenues par deux autres sociétés occupant la même région, les pêcheurs-agriculteurs côtiers Yasa et les chasseurs-collecteurs sédentarisés Kola. Y a t'il convergence des stratégies malgré l'origine culturelle discrète (ce qui tendrait à prouver une forte contrainte du milieu) ou au contraire y a t'il divergence des stratégies malgré l'environnement commun (ce qui argumenterait en faveur d'un libre arbitre culturel peu inféodé au milieu) ?

Le troisième référentiel est écosystémique. Il a consisté à suivre la stratégie de production d'une même société, les Mvae, dans deux environnements contrastés. Les fondements de la culture sont-ils transversalement préservés, et si non, les divergences dépendent-elles surtout de l'effet de voisinage culturel ou de l'effet écosystémique ?

La combinaison de ces trois référentiels permet non seulement de montrer l'intrication complexe entre les contraintes du milieu et le libre arbitre culturel, mais aussi au bout du compte de faire émerger les spécificités du système étudié, ainsi que sa dynamique et sa plasticité lorsque les contraintes écologiques changent.

Mon étude a tellement bénéficié de l'existence de la monographie de Tessmann que je ne puis que vivement recommander au conseil scientifique de l'APFT de privilégier le choix de sites d'intervention en tenant compte de monographies fines déjà existantes. À titre d'exemple je suis convaincu qu'une nouvelle monographie sur la "shifting cultivation" des Hanunóo des Philippines donnerait une dimension dynamique nouvelle à l'oeuvre déjà remarquable de Harold Conklin (cf bibliographie) même si, ou justement parce que, on a le sentiment que Conklin a tout dit et qu'il n'y a plus rien à rajouter.

L'importance du choix individuel qui alimente la diversité des agricultures de forêt, soulève également le problème de l'échelle d'étude. L'impact écologique d'une pratique agricole peut être en effet abordé à diverses échelles complémentaires, chacune faisant appel à des méthodes et des techniques propres. L'échelle du géographe est régionale, voire nationale ou continentale. Elle utilise les techniques modernes de l'imagerie satellitaire et du système d'information géographique (G.I.S.). À l'autre extrême, il est tout a fait possible d'envisager, comme le font d'ailleurs les agropédologues, une étude intégrée à l'échelle d'une microparcelle de quelques mètres carrés et d'analyser tous les paramètres (pluviométrique, érosif, pédologique, techniques, etc) qui conditionnement la productivité de la parcelle. L'échelle d'intervention de l'ethnoagronome se situe à mi-chemin entre celle du géographe et celle de l'agronome. L'objet d'étude est l'unité paysanne de production. En milieu forestier, cette unité correspond bien souvent à la maisonnée. Cette échelle permet à la fois d'accéder aux choix individuels (les membres de l'unité de production) tout en appréhendant la démarche globale de la communauté résidentielle constituée d'une juxtaposition de plusieurs unités de production composant l'échantillon d'étude.

 

Diversité des espaces de cultures

le caractère souvent polycultural des champ de forêt nous fait souvent oublier qu'il existe au sein de la même communauté plusieurs types d'entités culturales complémentaires, qui divergent les unes des autres par leur composition, leur itinéraire cultural, leur fonction.

Sur la figure 2, j'ai également fait figurer des espaces de recrûs post secondaires. J'ai évité de les nommer par les termes de friche ou de jachère parce que ces espaces, autre facette de la diversité, bien qu'elles soient incluses dans l'agroécosystème et participent à sa dynamique, ne doivent pas seulement être analysées sous l'angle réducteur de la déprise agricole. Ces entités répondent à bien d'autres fonctions dans le cadre notamment des activités de chasse et de collecte. Je vous renvoie au prochain numéro à paraitre de la revue JATBA (cf bibliographie) qui consacre un numéro spécial aux "perceptions et aux utilisations des friches et des jachères".

L'ensemble de ces composantes forment le terroir agricole, dont il importe d'avoir une idée de l'étendue et de la dynamique d'extension. Un outil récent permettant en quelques jours de poser les limites d'un terroir est la balise G.P.S. (fiches techniques 1 et 2). L'utilisation d'un G.P.S. peut être combinée à celle d'un podomètre et d'une boussole.

 

Figure matrice rotation culturale

La matrice de rotation agricole (figure 3) résume grossièrement les principaux cas de figures recensés dans le système agraire des Mvae du sud Cameroun, et nous permet d'aborder les fonctions des divers champs vivriers qui composent cet agroécosystème.

À la base du processus se trouve la forêt primaire. Le paysan pratique l'essartage, c'est à dire qu'il débroussaille, abat et brûle une portion de cette forêt. Il se montre sélectif durant l'abattage ; les arbres utiles qu'il a préservés participeront à la régénération forestière, durant laquelle les ressources qu'ils dispensent seront collectés. Cette portion de terre, dérobée temporairement à la forêt est mise en culture et devient un champ. Dès son entrée en production, le champ est progressivement recolonisé par une végétation herbacée signalant l'amorce du recrû. Tout ce processus de base est visualisé par des flèches à trait pointillé gras.

Lorsque le champ a fini d'être exploité - 2 à 3 ans après sa mise en culture - plusieurs scénarii sont alors possibles. Le premier consiste à laisser la forêt reprendre complètement possession des lieux (tracé a1 de la figure 3). Après une période d'abandon de plus de 30 ans, la forêt secondaire climacique pourra être remise en culture suivant la même procédure que celle employée sur forêt primaire, c'est à dire pratique de l'essartage pour implanter un champ de grande saison sèche. Dans certains cas, la restitution agricole par essartage peut intervenir dès le stade de recrû moyen (tracé a2 de la figure 3). Ce cycle, que nous avons qualifié de "rotation extensive", correspond aux traits gras.

Jachère moyenne et rotation semi-extensive

Le second scénario consiste à remettre en culture la parcelle, après un temps de "jachère" plus court, lorsque le recrû a atteint les stades de recrû moyen. Nous qualifions cette option, restituée par un trait de moyenne épaisseur (tracés b1 et b2 de la figure 3), de "rotation semi-extensive". Il s'ensuit de préférence un champ de petite saison sèche, pouvant être implanté sans grosses contraintes d'abattage. L'intérêt d'une jachère d'âge moyen réside dans sa biomasse ligneuse suffisante pour alimenter un bon brûlis, et qui soit disponible en un court laps de temps. Compte tenu de la brièveté de la seconde saison sèche, la superficie sera plus modeste, et la sole sera moins diversifiée. La cultivatrice modulera son choix d'assolement en fonction de l'âge du recrû (donc de la richesse de sa couverture boisée), de la sensibilité des cultigènes à l'excès de pluie ainsi que du temps de travail dont elle dispose.

Jachère courte et rotation intensive

Au terme de sa phase de production, le champ de petite saison sèche peut à son tour connaitre deux devenirs. Il est soit laissé en "jachère" longue afin de reconquérir le stade de forêt reconstituée (tracé s de la figue 3), soit remis en culture après la brève période de recrû (3 à 5 ans). Cette dernière option, visualisée par un trait fin, correspond à une "rotation intensive". Les champs qui succèdent à ce type de rotation, sont ceux de cultures dérobées. Dans le cas des Mvae, la culture dominante est l'arachide, associée à des plantes légumières. L'itinéraire cultural de telles parcelles est caractérisé par un nettoyage méticuleux en prélude au semis. Les herbes sont arrachées et seuls sont conservés les arbres n'occasionnant pas d'ombrage excessif pour les cultures. Ce nettoyage de la parcelle peut éventuellement s'accompagner d'un désouchage. L'utilisation répétée de ces terres débarrassées de toute couverture ligneuse, impose un travail de sarclage répété qui leur confère un coût de travail élevé. Cette forme intensive de production affecte irrémédiablement le potentiel séminal édaphique propice à une recolonisation forestière (cf article d'Alexandre dans l'ouvrage d'Eldin et Milleville, mentionné en bibliographie).

Culture réitérée, un cas marginal de rotation sans jachère

Au terme de sa seconde année d'exploitation, il peut se produire que les Mvae replantent immédiatement la parcelle en maïs, arachide, macabo, manioc et éventuellement igname. Après cette culture réitérée, la parcelle est laissée jusqu'au stade de recrû moyen. Elle peut ensuite être exploitée comme champ de petite saison sèche, sur lequel la cultivatrice évitera certaines cultures. Le recours à cette rotation particulière, mentionnée d'un trait pointillé sur la figure 3, n'intervient que dans trois situations : lorsque les cultivatrices estiment que la production de leur nouvel essart est exceptionnellement abondante, en cas d'absence impromptue du chef de foyer, enfin en cas de besoin de liquidité que le ménage tentera de se procurer en commercialisant des surplus vivriers.

Ainsi, rien qu'en jouant sur le type de champ, la saison à laquelle il sera créé et la durée de temps de jachère, une multitude de scenarii s'offre à l'agriculteur et bien d'autres paramètres sont susceptibles d'intervenir pour infléchir son choix.

 

Historique d'une parcelle

Le problème du suivi de l'histoire d'une parcelle est crucial si l'on veut prétendre quantifier l'impact réel d'un système de culture sur la forêt. En effet, au delà du système de rotation de culture synthétique de la figure 3, chaque parcelle a sa propre histoire de mise en culture. C'est un des points qui va différer par rapport au travail du géographe. Lorsque le géographe produit une cartographie d'un terroir, ce terroir est composé d'un patchwork d'unités spatiales tel qu'il est assemblé un instant t. Ce patchwork permet de distinguer les parcelles en culture au moment du relevé, éventuellement s'il y a lieu, le géographe discriminera les différentes associations d'assolement. On visualisera également les parcelles en jachère, ou plutôt les parcelles qui ont été cultivées et qui ne le sont plus au moment de l'inventaire, des parcelles en situation de culture permanentes (cacao, jardin-verger) et des portions de forêt non encore travaillée (ou travaillées depuis longtemps, l'analyse de clichés aériens ne permettant pas de distinguer une forêt primaire d'un recru post-agricole ancien). Cet instantané oblige de fédérer sous une même catégorie des parcelles qui n'auront pas connu la même histoire, cette histoire conditionnant notamment le potentiel de cicatrisation du milieu.

Le contour d'une parcelle n'est pas immuable, ce qui complique considérablement le travail de reconstitution chronologique. L'unité parcellaire que l'on est en train d'analyser peut très bien se révéler constituée d'une juxtaposition de portions de parcelles mitoyennes, chacune d'entre-elle ayant eu auparavant sa propre histoire. Dans ce cas, l'agencement des cultures dans la parcelle, ou la composition de sa végétation spontanée sont autant d'indices qui attireront l'oeil et susciteront la curiosité de l'observateur.

 

Diversité fonctionnelle de l'agroécosystème

L'agroécosystème n'est pas seulement un lieu de production. Il faut éviter d'aborder l'agrosystème en terme de performance et avec un esprit productiviste. Car la fonction de production n'est pas forcément celle qui dicte en premier les choix agricoles de la société. Un exemple nous est fourni par l'arrière-cour agroforestière des Mvae du sud Cameroun (figure 4).

Par opposition au champ itinérant, lieu de production, l'agroforêt est un lieu de consommation qui peut être considéré comme improductif, dès lors qu'il forme un sous-système spécialisé usant partiellement des forces de production à des fins d'autoconsommation, d'agrément, d'ostentation voire d'expérimentation et d'acclimatation.

(voir fiche technique 6 consacrée au profil pour l'étude d'une agroforêt).

Figure 4 : Intérêt de la technique à partir de profils réalisés au sud Cameroun. Ces profils d'une superficie de 1200 m2 correspondent à des bandes de 20 m sur 60 m commençant derrière l'habitat et orientés perpendiculairement à celui-ci car l'objet analysé est l'arrière-cour agroforestière. L'importance des plantes allochtones diffère selon qu'on l'exprime en nombre d'espèces ou en nombre d'idividus : elles sont minoritaires en nombre d'espèces, mais sont majoritaires en nombre d'individu. Toujours si l'on considère le nombre d'individus, on constate que ces plantes allochtones composent plus de 90 % des individus plantés. Si l'on corrobore ces résultats à ce que l'on sait par ailleurs de la fonction sociale de l'espace d'arrière-cour dans la société Mvae, ainsi qu'à ce que l'on sait de son histoire, on peut argumenter que la domestication et la structure agroforestière permanente est récente et s'est mise en place au fil de la fixation du peuplement. Nous sommes dans un cas où d'une certaine manière, la fonction sociale a devancé la fonction de production.

Par ailleurs, le fait que cette structure agroforestière se soit consolidée à partir d'essence exotiques est important en terme d'aménagement car on sait dès lors que l'on n'est pas confronté à un système immuable et conservateur, mais à une sorte de laboratoire grandeur nature où les paysans ont pris l'habitude d'expérimenter et d'acclimater de nouvelles essences.

 

Diversité dans l'organisation de l'assolement

Dans le modèle de Geertz, l'idée de mimétisme est véhiculé par le foisonnement des plantes dans le champ, sans ordonnement apparent. Le jargon agronomique a exprimé ce désordre relatif par les termes de polyculture ou intercropping. Mais la polycuture regroupe plusieurs modalités distinctes comme le mixed cropping (plusieurs cultures mélangées sans ordonnement particulier). Cette notion est très relative car même s'il n'est pas toujours possible d'isoler des sous-parcelles parfaitement ordonnées, le choix d'un emplacement pour planter un drageon ou un pied de tabac n'est pas le fait du hasard. Il ya en réalité un traitement quasi individuel de chaque plante qui est méthodologiquement difficile à appréhender et à quantifier, mais qu'il faut garder à l'esprit car il a fait à la base l'objet d'un choix délibéré de l'agriculteur. Le mixed cropping, sous une apparence de fouillis végétal, dissimule souvent un agencement qui n'a rien d'aléatoire (Beckerman, cf bibliographie). Il y a également l'interplanting (planter des groupes de cultures qui ne sont pas récoltées en même temps), et l'interculture pour signifier que des cultures annuelles sont plantées en association avec des cultures pérennes.

La monoculture (ou monocropping) est mésestimée car elle dissimule souvent une grande richesse variétale. En Amazonie, Stocks et Beckerman insistent sur l'existence d'une distribution ordonnée en cercles concentriques.

Plusieurs modalités d'assolements peuvent être combinées dans un même champ et permettront d'identifier des sous-parcelles. Suivant leur taille, leur densité et leur fonctions, ces micro-parcelles devront peut-être nécessiter une attention particulière, et impliquer une modification de votre protocole de mesure (cf fiches techniques 3 et 4). Chez les Mvae, qui disposent de plusieurs types de champs, la procédure d'assolement est un critère de différenciation pertinent : mixed-cropping dans le champ de premier cycle, monocropping dans le champ de culture dérobée, interplanting dans la plantation de cacao, notamment lorsque la plantation est jeune, que les plants sont improductifs et encore incapables d'assurer leur propre ombrage, ce sont des couloirs de bananiers plantains qui fourniront l'ombrage nécessaire durant les 3 ou 4 premières années succédant la création du champ.

 

Diversité des modes d'ensemencement : semis et bouturage

L'agriculture de savane est une agriculture de plante de lignées, dominée par la céréaliculture. L'agriculture de forêt est une agriculture de fouissage ou agriculture de plantes à clones dominée par les féculents, qui sont bouturés et traités pied par pied (vir l'exposé de Bahuchet). La technique du semis a donc été adaptée au mode de manipulation pied par pied des plantes à clones. Dans cette agriculture, on dépose dans des poquets les graines d'arachide et de maïs : la manipulation ne diffère pas de celle d'une bouture. Dans la plupart des sociétés où j'ai travaillé, il n'existe pas de différence de terme pour dire "bouturer" ou "semer". Par contre il y a souvent un terme à part pour évoquer pour la dissémination à la volée de graines, pratiques qui est souvent réservée à des plantes subspontanées herbacées auxquelles on donne un petit coup de pouce pour leur dissémination.

 

Un mot sur la technologie culturelle appliquée à l'acte agricole (cf exposé de Pierre Lemonnier)

Toute technologie ne trouve sa justification qu'au sein d'un cadre culturel donné, c'est pourquoi la démarche technologique doit beaucoup, d'un point de vue méthodologique, à l'ethnologie. Comme l'a écrit Pierre Gourou, une civilisation se caractérise pour partie par l'ensemble de ses techniques d'exploitation de la nature (consulter également Godelier, Mauss, Haudricourt, Leroi-Gourhan, Sigaut).

La pratique de l'agriculture est en fait un ensemble de procédés que le paysan utilise pour s'orienter dans une vaste combinatoire de moyens, de contraintes et d'objectifs. Les techniques ont leur rationalité propr e, la logique de l'acte technique possède une rigueur et une histoire, car la technique est toujours l'aboutissement d'une évolution faite d'observations, de réflexions et d'inventions successives.

Les trois principales caractéristiques du raisonnement technique, c'est qu'il est singulier (il dépend de circonstances particulières), implicite (car une grande partie de ses éléments sont inexprimés) et enfin il est motivé (dans le sens ou l'action technique est toujours immédiatement utile).

Les phytopratiques

cf diapositives de S. Bahuchet sur le Japon, le Bonzaï est une phytopratique à finalité d'agrément. Garder à l'esprit l'importance du végétal ornemental sur le bien-être phsycho-culturel d'une société. L'absence ou au contraire l'abondance de ce type de plantes est un excellent indicateur de ce bien-être (pour l'étude technique des phytopratiques, cf Aummerruddy et Pinglo en bibliographie).

 

Diversité des cultigènes et des cultivars

À partir du tableau fournissant l'inventaire des cultigènes et cultivars (figure 5), on peut voir se dégager les tendances alimentaires de chacune des sociétés. Importance du plantain chez les Mvae, mais pas autant qu'autrefois, sans doute par l'importance accrue du manioc dans les habitudes alimentaires, plus prononcée sur la façade littorale qu'à l'intérieur du pays. Notons l'importance des plantes à sauces et des brèdes chez les Mvae, alors que les pêcheurs côtiers yasa, qui misent toute leur alimentation sur le poisson, n'en sont pas friands. Xénophobie alimentaire oblige, ces derniers qualifient volontiers leurs voisins Mvae de "mangeurs de feuilles". Chez les Pygmées Kola semi-sédentaires, on peut noter une moindre importance des féculents de base par rapport à leur voisins, qui peut certainement s'expliquer par le fait que les Pygmées consomment plus que les villageois les tubercules sauvages dispensés par la forêt.

 

Cultivars

Il importe de recenser les cultivars, il sont également un facteur de diversité, particulièrement dans le cadre de certaines monocultures. Le problème de suivi d'un cultivar est très délicat. En effet un même cultivar peut changer de nom à quelques kilomètres de distance au sein d'une même ethnie. Les noms, souvent reposant sur une anecdote ou un sobriquet, sont versatiles et ne constituent pas un critère fiable de distribution spatiale. La distinction entre cultivars repose sur des critères phénotypiques instables et parfois infimes, et qui passeront inaperçus à un oeil non exercé. Prudence donc dans l'élaboration des listes de cultivars d'un terroir à l'autre. Cette mise en garde étant énoncé, les noms des cultivars, quelle que soit l'étendue géographique de leur usages sont toujours riches d'enseignement sur les critères classificatoires pertinents adoptés par une société. Ils nous renseignent également sur la morphologie et éventuellement sur l'origine de la plante. Quelques exemples empruntés au sud Cameroun :

- cultivar de manioc "nomba wan" ("number one") information d'ordre gustative : c'est celui qu'on préfère.

- Informations concernant les modalités culinaires : cultivar de manioc doux "cinq minutes" est pauvre en composés cyanogènes et peut être consommé directement après une courte cuisson. À l'inverse, le manioc amer "3 lunes" doit être laissé à rouir longtemps avant d'être rendu propre à la consommation.

- Précision morphologique pour les cultivars de plantain "crocs de panthère" ou "patte de daman" ou "doigt de gorille", qui fournissent une indication sur la forme des fruits.

- Précision d'origine pour manioc "des gens de la machette", sous entendu l'ethnie Basa (bien circonscrite géographiquement), populaiton réputée pour son sale caractère et sa susceptibilité. Autre exemple : variété d'arachide "dzyaalobo", du nom du département du Dja et Lobo d'où elle provient.

Mesure de la densité des cultures : le transect cf fiche technique 4).

 

diversité dans l'utilisation des plantes.

Les paysans de la forêt ne cultivent pas uniquement des plantes alimentaires : magiques, de protection, médicinales, propitiatoires, à usage matériel (objets, ustensiles, matériaux de construction...) pour la production de poison, marqueur de limite, marqueur de tombe et par extrapolation, de territoire et de propriété, ornementale, pour la vente, etc.

Cumul d'utilisation

Une plante cultivée peut cumuler plusieurs fonctions (c'est d'ailleurs le cas pour la majorité d'entre-elles): par exemple, être à la fois alimentaire et médicinale. Chez les Mvae, il y a par exemple un groupe de plantes légumières, cultivées au début du siècle, et poussant aujourd'hui comme rudérales, qui sont regroupées sous un même terme générique car elles sont riches en fer et étaient connues pour traiter l'anémie.

Changement de fonction

Certaines plantes changent de fonctions au fil du temps au sein de la même communauté. Par exemple Thevetia peruviana, une Apocynaceae sud américaine introduite initialement comme plante ornementale, a migré comme marqueur de limites dans les plantations de cacao avant de devenir une plante à poison pour tuer les rongeurs venant dévaster les cabosses de cacao. Autre Apocynaceae, mais africaine, Strophantus gratus, une liane native fournissant le principal poison pour la chasse à l'arbalète, était transplantée autrefois dans les jardins d'arrière-case. C'est devenu un produit d'extractivisme que l'on va collecter dans les sites d'ancien village, car son alcaloïde, la strophantine, est aujourd'hui recherchée par l'industrie pharmaceutique pour ses vertus tonicardiaques.

La comparaison diachronique est un moyen précieux pour appréhender a versatilité du statut d'une plante. Dans le cas des Mvae du sud Cameroun, elle nous a permis de mesurer l'importance foncière et économique des sites d'anciens villages (è.lík) que signalé comme espace de réserve sur la figure 2. L'"è.lík" est un témoin relique d'anciennes zones d'habitation, et à ce titre, il ne succède pas à une pratique agricole temporaire, mais à une période d'occupation pérenne. Le mot "è.lík" dont la racine"-lík" signifie "laisser", "abandonner", se traduit également par "héritage" lorsqu'il est employé au pluriel (bì.lík).

D'un point de vue foncier, ces emplacements de villages abandonnés se reconnaissent principalement à un cortège de plantes à forte connotation symbolique : il s'agit des plantes tombales parmi lesquelles la cordyline (Cordyline terminalis, Agavaceae) à panaches de feuilles pourpres persistantes, ou encore Leea guineensis, une Vitaceaeae. Durant l'époque des migrations, lorsque les terres environnantes d'un "è.lík" changaient de propriété, la nouvelle communauté répugnait à profaner ces marqueurs de sépultures, qui se révèlent être les meilleurs garants d'une pérennité foncière. Par contre, l'"è.lík" recèle de nombreuses ressources utiles susceptibles d'être ramassées durant les activités de collecte.

Les sites d'anciens villages sont un support de choix pour l'étude diachronique de l'utilisation des plantes cultivées. De nombreux cultigènes exotiques sont apparus au cours de ce siècle. Ils ont supplanté d'anciens cultigènes qui se maintiennent malgré tout à l'état spontané dans les forêts secondaires post-agricoles. Ces plantes sont passées du statut de cultivées a celui de spontanées mais la connaissance relative à leur utilisation s'est perpétuée.

Il importe de toujours avoir à l'esprit que la sphère d'utilisation à un instant donné, ne recouvre qu'une portion congrue de la sphère de connaissance accumulée. La société dispose ainsi d'un savoir de réserve dans lequel elle peut puiser, notamment pour faire face à une disette passagère. Ce savoir latent s'enrichit continuellement au gré de l'évolution des systèmes de production. Les plantes de forêts secondaires constituent une double richesse : du point de vue historique, elles nous renseignent sur le passé et l'évolution des systèmes de production ; vis à vis de l'avenir, elles représentent un stock phytogénétique qu'il convient d'exploiter en premier recours, avant d'envisager l'introduction de plantes exotiques.

 

La comparaison interethnique peut également révéler des différences dans l'usage d'une même plante par deux communautés différentes : la célosie (Celosia argentea, Amarantaceae) est plantée comme feuille légumière dans les villages semi-permanents des Pygmées Kola. On la retrouve plantée dans le même type de campement chez les Pygmées Medjan d'une autre région du Cameroun, mais sa fonction est ornementale et médicinale.

On peut également faire le même usage d'une même plante cultivée dans deux populations différentes, mais les modalités de culture seront complètement différentes et nous renseigneront sur la société utilisatrice : le Tephrosia est une légumineuse dont l'usage ichtyotoxique (poison de pêche) est très répandu. Ce genre pantropical comporte plusieurs espèces. Au Cameroun, l'espèce vogelii est plantée en jardin de case en zone forestière où les gens pratiquent peu l'élevage (le risque d'empoisonnement du petit bétail est faible). En région soudano-guinéenne de montagne dans une société, les Koma, l'élevage bovin et taurin est d'une importance économique et culturelle primordiale. Les Koma d'altitude ont pour tradition de laisser divaguer librement leur troupeau de taurin. Ces animaux de petit gabarit et adapté au paysage de relief ont un comportement semi-sauvage qui est valorisé et recherché dans cette société. Pour protéger leur troupeau, les Koma sont obligés de planter le Tephrosia vogelii à très haute altitude, au delà des sommets rocailleux où le bétail ne s'aventure pas.

 

Diversité de statut des plantes de l'agrosystème

Finalement, autour des cultures que nous avons évoquées gravite tout un univers de plantes qui sont maintenues et entretenues, protégées, tolérées, transplantées, testées, acclimatées, introduites, rudérales, commensales de l'Homme... Tous ces statuts et ces manipulations contribuent à façonner l'agroécosystème. Existence d'un large spectre de manipulations des végétaux dont l'importance est à la fois écologique, économique et culturelle. Nous sommes en fait face à un continuum de pratiques allant de la cueillette stricte à l'horticulture stricte. Ce continuum nous invite à abolir cette dichotomie tenace mais obsolète entre ressource sauvage et ressource domestique. Ce continuum est à l'image de la position de l'acte agricole au sein de l'économie d'une grande majorité des populations forestières : il n'y a pas de scission pertinente entre l'agriculture et les activités de prédation des ressources sur le milieu.

 

Diversité dans l'organisation du travail

On aborde ici les composantes du système d'exploitation agricole. Certaines ne seront pas détaillées ici :

- Les intrants de campagne agricole sont rares en forêt, l'intérêt de l'agriculture itinérante sur brûlis étant, dans la majorité des cas, de profiter temporairement de la fertilité du substrat forestier.

- L'étude des instruments aratoires relève de la technologie culturelle (cf Lemonnier).

Le moteur du système d'exploitation agricole, ce sont les rapports sociaux. Ces rapports sociaux se cristallisent autour du système foncier (cf intervenant en seconde semaine d'atelier). L'organisation sociale du travail concerne, entre autre, les pratiques d'entraide et la division sexuelle des tâches agricoles. Ces aspects de l'étude des agricultures ont engendré beaucoup de modèles de comparaison entre la forêt et la savane.

Dans les agricultures de savane dominées par la céréaliculture, on évoque en général une forme achevée de la communauté domestique : unité patrilinéaire, autorité stable des aînés surtout basée sur le contrôle de l'agriculture, circulation des femmes et des dots entre patrilignages. La période de soudure est plus longue, les produits cultivés se prêtent mieux à un stockage et donc à un contrôle des semences par l'autorité des ainés.

Dans les agricultures de forêt basées sur le plantage et le bouturage, il y a une moins forte autorité des aînés, émergence d'un pouvoir guerrier et une tendance vers la matrilinéarité. Dans ce type d'agriculture, il n'y a pas de problème de stockage, en général aucune difficulté d'accès aux boutures, les femmes gèrent elle-même leurs récoltes, pas d'intervention des aînés dans l'organisation des travaux des femmes. Les sociétés d'entraide sont souvent féminines.

Les anthropologues ont par ailleurs beaucoup discuté d'une corrélation éventuelle entre pratique du stockage et complexité de la structure sociale (cf Testart, Meillassoux, Sigaut, etc.). Ces modèles sont par trop déterministes, à preuve l'influence du stockage qui n'est certes pas à mésestimer, mais qui n'a pas besoin de cette oppoition forêt/savane pour s'exprimer : dans le sud Cameroun, il existe un contraste marqué dans le degré d'intervention de l'homme dans le processus agricole, entre d'un côté les Beti toujours cultivateurs d'ignames, et les Fang qui ont délaissé ce tubercule au profit du manioc. Je prends en exemple ces deux sociétés, car elles sont géographiquement voisines, et elles appartiennent au même group e linguistique et culturel. Les deux sociétés (ce sont en fait des entités pluriethniques) sont patrilinéaires et patrilocales. Le patrilignage est détenteur de la terre, et la propriété s'acquiert selon le principe de la primauté d'essartage. La culture de l'igname est contraignante la récolte des tubercules ne peut pas être différée, ce qui pose des contraintes de stockage dans des greniers qui sont aménagés dans le champ. Pour les Beti, l'igname est une culture noble dont la mise en culture est encore à la charge de l'homme. La pénétration de la terre nourricière avec un pieu à fouir pour enterrer la bouture est un acte encore aujourd'hui doté d'une forte connotation phallique. L'homme intervient également de la même manière durant le semis des courges. Debout sur le tronc d'arbre il perfore le sol, tandis que la femme derrière lui se glisse dans l'enchevêtrement des troncs et des lianes pour déposer la semence dans le poquet. Parallèlement à cette ingérence des hommes dans l'acte agricole, les Beti ont la réputation de fortement contrôler leurs femmes. Lorsqu'une jeune mariée vient s'installer dans le village de son époux, elle doit comme dans beaucoup de sociétés de savane, cultiver plusieurs années pour le compte de sa belle-mère, avant de pouvoir enfin disposer de son propre champ et de sa propre cuisine. Chez les Fang qui cultivaient également abondamment l'igname, cette culture a perdu ses lettres de noblesse avec l'avènement du manioc, plante à tubercule qui ne pose pas de problème de stockage car les tubercules sont stockés sur pied et déterrés au fil des besoins. La régression de l'igname dans l'assolement s'est accompagnée d'une désaffection de l'homme dans les travaux agricoles. La femme assure seule la culture de l'igname, et cultive également elle-même ses courges. Même si elle n'est pas propriétaire de la terre qu'elle met en culture, et dispose d'un contrôle total de ses champs et possède sa cuisine individuelle. Il est clair que l'homme fang exerce un contrôle moins autoritaire sur ses femmes que l'homme Beti.

Par contre dans les deux cas, l'homme a conservé le contrôle des travaux d'abattage, effectués à la hache et assimilés à un acte guerrier. En des temps plus belliqueux un homme prouvait ses capacités en tuant un ennemi. Aujourd'hui, un nouveau gendre sera plutôt jugé à sa capacité à manier la hache et à conduire un essartage.

 

Agroécosystème et autres domaines de production

Dans les campements de chasse et de pêche permanents où une unité de production peut séjourner durant plusieurs semaines, on recrée une ambiance de village partielle en plantant des fruitiers et des arbustes à condiments, on aménage aussi des petits champs de plantains et de manioc (cf camps de pêche des Oto au bord du Lac Tumba au Zaïre, diapos d'Hélène Pagezy).

À l'inverse, lorsque les plantations sont très éloignées et sont en période de production, l'unité de production doit en assurer le gardiennage et y élir domicile pour un temps. Depuis les cases des champs, on pratique la chasse, la pêche et le piégeage. Il en est de même dans les plantations de café et de cacao. À la saison des récoltes, les villages sont désertés. Chaque famille s'installe dans sa plantation. Toute l'activité économique et sociale est transférée dans les huttes de plantation, à partir desquelles on chasse, on pêche et l'on ramasse les productions non ligneuses des arbres qui assurent l'ombrage de ces plantations.

 

Pour conclure : l'arbre facteur de diversité

On ne peut parler d'agriculture de forêt sans y souligner l'importance de l'arbre

Geneviève Michon, une spécialiste des systèmes agroforestiers d'Indonésie a intitulé sa thèse "De l'homme de la forêt au paysan de l'arbre". Celà résume admirablement l'attitude majeure des sociétés pratiquant l'agriculture en forêt.

- arbres conservés lors de l'essartage. Ils participeront à la recolonisation forestière, et leur production sera exploitée lorsque le recrû aura colonisé les lieux.

- arbres plantés lors de l'essartage. Le paysan pérennise son emprise sur l'espace en plantant une ressource qui n'entrera en production que des années plus tard. Les forêts secondaires post-agricoles, faussement considérées comme des espaces appauvris ou à l'abandon, ont au contraire une densité en essences utiles plus élevée, puisque le paysan y a sélectionné les arbres et en a rajouté d'autres.

- arbres de plantation cacaoyère ou caféière. L'excès d'ombrage dispensé par ces arbres qui surciment la plantation, est nuisible à la production de la cultue de rente. Le paysan préfère optimiser son espace agraire plutôt que d'en maximiser la production.

- arbre, facteur d'intégration cueillette/horticulture. Dans le recrû post-agricole, le paysan exploite de la même manière les essences sauvages qu'il a conservées et les essences qu'il a plantées - qu'elles soient exotiques ou natives.

- arbre comme marqueur foncier. Souvent le droit est acquis par la primauté d'essartage, mais ce droit est pérénnisé par l'arbre ce qui explique par exemple le succès de l'implantation de la cacaoculture en Afrique centrale, succès coincidant avec la sédentarisation systématique des communautés villageoises, et l'émergence de conflits fonciers.

- arbre et activités de chasse et de pêche : attraction de la faune dans les forêts anthropisées, importance de la chasse domestique. Élaboration d'un système de "coadaptation piégeage-culture" (figure 6). Arbres fournissant des poisons ou des appâts de pêche.

- notion de l'arbre-hôte, utile mais de manière indirecte, en servant de refuge à une ressource : arbres à ruche, arbres mellifères (que les insectes producteurs de miel aiment butiner), arbres à chenilles, arbres à fourmilières (appât de pêche), palmiers à larves de charançon

- arbre et aménagement du cadre de vie social : arbres d'ombrage, arbre agrémentant la façade des maisons, arbres fruitiers, etc.

- arbre comme marqueur temporel et indicateur des changements de saison. Les agriculteurs de tous les continents se fondent sur la phénologie des arbres, les modifications de couleurs, les chutes de feuilles des essences caduques qui modifient parfois subtilement la configuration du paysage domestique et sont autant de signes annonçant des changements de saisons, signes qui sont déterminants dans la conduite du calendrier agricole.

 

Il n'existe pas d'agricuture de forêt sans culture de l'arbre (dans les deux sens du terme culture, que les anglo-saxons distinguent en "culture" et "cultivation").