LES ASPECTS PSYCHOLOGIQUES DANS LA
CONDUITE DU PROJET APFT
Anne Delorme
Prof. Simon Mukuna T.
OBJECTIF GLOBAL
Selon les termes de référence, l'objectif global pour le bailleur de fonds est :
- la participation directe des populations "bénéficiaires" (forestières et citadines des zones forestières) au processus de développement durable et de conservation des forêts tropicales, afin qu'elles intègrent la gestion et la protection des richesses forestières dans le cadre de leurs activités et de leur mode de vie en général.
Pour atteindre cet objectif, la Commission européenne demande au programme APFT de répondre aux deux questions suivantes :
- Quels interlocuteurs le planificateur trouve-t-il en face de lui ?
et
- sur quelles bases le planificateur peut-il négocier avec eux pour rejoindre son objectif ?
Contexte
Ce dialogue implique deux mondes culturellement différents dans le cadre d'une ancienne relation asymétrique et conflictuelle :
le planificateur vient du monde qui possède la "modernité", le prestige qui y est associé et le pouvoir qu'il procure, mais ne dispose plus de forêts tropicales, qu'il considère comme "les poumons de l'humanité" et qu'il voudrait préserver pour le futur.
les interlocuteurs n'ont pas comme priorité la conservation de leurs forêts (au sens occidental du terme) puisqu'ils y vivent et en vivent depuis des millénaires. En revanche, ils souhaitent l'amélioration de leurs conditions de vie et l'accès à une certaine "modernité".
le planificateur et ses interlocuteurs ne se rencontrent jamais que par l'intermédiaire de nombreux agents du développement (nationaux ou étrangers); chacun d'eux porte un regard singulier sur les demandes de l'un et de l'autre qu'il transmet selon ses propres priorités.
les projets ont toujours considérés les populations comme les bénéficiaires du développement et non comme des partenaires. Avec les projets de conservation, le planificateur est désormais en demande de partenariat pour la réalisation d'un objectif à priori incompréhensible pour ses interlocuteurs, d'autant plus que dans cette nouvelle perspective, ces derniers ne se vivent même plus bénéficiaires.
Etant donné ce contexte, la contribution des psychologues est de faire des propositions qui favorisent le dialogue entre tous les interlocuteurs et stimulent la participation des populations aux actions de développement proposées.
Ainsi, dans le cadre du programme APFT, les psychologues portent leurs efforts parallèlement dans deux domaines principaux et complémentaires :
Recherche : L'aspect "recherche" du volet psychologique doit aider à augmenter les connaissances sur les populations forestières et citadines des zones forestières :
- en étudiant les aspects psychologiques en jeu dans les relations entre les différents groupes de populations (forestières, urbaines des zones forestières, agents ou représentants des projets de développement et/ou de conservation) ainsi que ceux qui interviennent dans leurs rapports avec le milieu forestier ;
- en effectuant des recherches sur l'impact des projets de développement et de conservation sur les populations dites bénéficiaires de ces programmes, et sur les réactions de ces mêmes populations à cet impact.
Sensibilisation : Participation à l'élaboration et à la réalisation d'activités pour stimuler la réflexion des décideurs (les bailleurs de fonds, les ONG, les ministères ACP) sur la nécessité d'intégrer les données ethno-écologiques et psychologiques développées par le programme APFT, dans la conception et la mise en oeuvre de leurs projets de développement et/ou de conservation.
Par ailleurs, un travail de sensibilisation, moins formel mais tout aussi nécessaire, aux objectifs du programme APFT et aux raisons pour lesquels il a été créé, est entrepris auprès des populations forestières et citadines.
A. LA RECHERCHE
1. Les thèmes de recherche
Les thèmes de recherche ont été préalablement définis au regard des termes de références et des demandes spécifiques émanant des membres du Conseil de Gestion APFT.
Analyse des représentations mentales et des facteurs psychosociaux qui les déterminent :
- à quel point l'appartenance culturelle est-elle un facteur psychosocial déterminant le mode de vie des populations ?
- parmi les représentations mentales, quelles sont celles (conscientes et inconscientes) qui sont privilégiées par les communautés et qui sont "moteur" pour elles (motivation qui permet l'implication) ?
- le choix des activités et le principe inhérent aux techniques ancestrales, sont-ils davantage liés à des considérations "pratiques" et/ou économiques ou bien à des valeurs socio-culturelles données ?
Quelles sont les demandes et les besoins des populations ?
- les demandes et les besoins correspondent aux attentes "ici et maintenant", et diffèrent selon la personne à qui elles s'adressent. En effet, si la question est posée par un représentant de la ville par exemple, la réponse donnée sera en rapport avec la modernité.
Par ailleurs, appréhender le sens de ces attentes "ici et maintenant" est important car cela nous renseigne sur comment ont été gérées des situations du même type "avant et ailleurs".
Quel est l'impact psychologique des modifications du milieu (acculturation, projets de développement et de conservation, démographie, crise économique, etc..) sur les populations et quelles stratégies développent-elles alors spontanément ?
- se profile ici l'analyse des problèmes de stress qui surviennent quand la communauté n'a pas l'impression de pouvoir (avoir la capacité) affronter efficacement (résolution des problèmes) les situations qui sont alors vécues comme anxiogènes.
Qu'est-ce qui est effectivement stressant pour les populations, comment expriment-elles ce stress et comment le gèrent-elles ?
Quels sont les aspirations et les espoirs des populations? (perception et conception du futur). La projection du groupe et de soi dans l'avenir dépend de la perception positive ou négative que la communauté (et les individus qui la constituent) a d'elle-même dans le présent, en fonction de ses exigences à la fois culturelles, économiques et liées à la modernité.
- leurs connaissances et savoirs faire ancestraux, leur paraissent-ils (en terme de vécu) encore suffisants et/ou adaptés à leur mode de vie actuel et pourquoi ?
L'appartenance culturelle détermine une représentation du monde qui est transmise de génération en génération, par le biais de la famille et de l'éducation formelle et informelle.
- quelles sont les représentations mentales qui, ainsi transmises et intégrées par la personne et le groupe, permettent l'ouverture à l'autre, au différent, au monde dans sa complexité ?
2. Objectif spécifique
Au delà des identifications, l'objectif spécifique de la démarche psychologique est d'évaluer le degré d'adhésion des populations dites bénéficiaires aux actions de développement et de conservation, afin de préparer à des actions de participation.
En terme de finalité, il s'agit que les populations passent d'une adhésion consommatrice à une adhésion participative.
3. Hypothèses de travail
- Selon les contextes dans lesquels ils se trouvent, tous les acteurs du développement, dont font partie les bénéficiaires, n'ont pas les mêmes représentations d'eux-mêmes, de leur culture et société, ainsi que des projets de protection et de conservation.
Ainsi, nous posons l'hypothèse selon laquelle, l'adhésion des populations locales aux programmes est fonction du degré de valorisation de leur identité culturelle et de leur capacité à s'ouvrir aux exigences de la modernité.
Leur participation est liée à des préoccupations relevant à la fois de leurs attentes vis à vis de chaque projet, de l'amélioration de leurs conditions de vie et du prestige qui en découle.
4. Méthodologie
4.1. La démarche
Pour atteindre cet objectif, la démarche psychologique doit privilégier l'étude des thèmes identifiés à travers l'analyse des différents systèmes de représentations, des motivations et des comportements des groupes de populations concernés.
Les systèmes de représentations mentales les plus pertinents à investiguer, sont ceux qui interviennent dans la relation que les populations forestières entretiennent avec leur milieu c'est à dire d'une part la forêt (référence à la tradition) et d'autre part la ville (entité liée à la modernité).
Avant toute chose, nous travaillons au niveau de l'identité individuelle et ethnique (perception et réalisation de soi dans/par/hors groupe - autonomisation par rapport au groupe).
Après cette exploration viennent celles des perceptions que les populations forestières ont de la forêt puis de la ville par le biais de leurs besoins, demandes et attentes (analysé au niveau conscient et inconscient).
Afin d'aborder la dimension à la fois persécutrice et adaptative de la ville sur l'environnement (la forêt - recherche effectuée par T. Trefon et son équipe) et la tradition, il nous faut confronter les caractéristiques de la forêt aux apports de la ville: choc de la rencontre de la ville avec la forêt.
Ainsi, les conséquences de l'impact psychologique de ce choc nous mène à l'investigation des aspects positifs (ouverture au monde, évolution adaptative de la tradition) et négatifs (problèmes de stress: alcoolisme, violence, conflits de génération) du phénoméne inéluctable de l'acculturation et donc à la perception du devenir de la communauté villageoise (projection du groupe et de soi dans l'avenir).
Finalement, nous étudions quels sont les moyens mis en oeuvre (mobilisés) par les populations pour faire face à la situation: famille, éducation formelle et informelle.
Si la démarche psychologique sera similaire sur les différents sites de recherches du programme, certains thèmes seront considérés en priorité en fonction des problématiques prégnantes rencontrées sur chaque terrain.
4.2. Récolte et traitement des données
Nos méthodes d'enquêtes sont celles de la psychologie: il s'agit principalement de l'observation simple et/ou participative et d'entretiens semi-directifs enregistrés et traduits sur place.
Afin d'atteindre nos objectifs, une méthode particulière d'interview (initiée par S. Mukuna T.) dans laquelle les villageois sont interpellés en tant que membres de leur village et représentants de leur groupe d'appartenance respectif, est préférentiellement utilisée.
Nous demandons au groupe de désigner deux interprètes parmi ses membres. Le groupe éli "les hommes de parole" du village, ceux qui parlent bien et ramènent fidèlement les interventions des uns et des autres lors de réunions traditionnelles.
Nous leur expliquons que nous souhaitons qu'ils traduisent ce que nous leur disons. Ensuite, ils doivent traduire ce que le groupe dit, d'abord dans la langue locale pour que le groupe puisse contrôler ce qui nous est traduit, puis en français.
Pendant cette traduction intermédiaire, nous analysons l'ensemble des doublures non-verbales des villageois afin de voir si le groupe cautionne ce qui nous est traduit. Ainsi, et sans connaître la langue locale, grâce à la lecture non-verbale, nous contrôlons la qualité de l'information récoltée.
Parallèlement, nous employons des techniques plus spécifiques attenantes à la dynamique de groupe afin de favoriser l'expression de problématiques parfois plus délicates et/ou de faciliter l'intégration de certaines choses dites par tous les membres du village.
Chaque investigation est précédée par une présentation informative et pédagogique suivie d'un long entretien en profondeur.
La psychologie a pour spécificité d'appréhender et d'analyser les conduites humaines intervenant dans une relation, à partir de ce que les groupes et ou personnes impliqués dans cette relation en expriment verbalement et non-verbalement.
Par ailleurs, ce qui est exprimé n'est pas nécessairement "ce qui est dans la réalité" mais bien ce que les interlocuteurs vivent par rapport à cette réalité.
Enfin, la nature et la forme du matériel verbal et non-verbal produit dépend de :
- l'identité des interlocuteurs en tant que personnes et représentants de leurs groupes d'appartenance,
- l'histoire des groupes en présence et du type de rapports entretenus par leurs membres respectifs.
Dans le contexte qui nous intéresse ici, il s'agit du discours tenu par les différents groupes en présence au sujet de :
1) la relation qu'ils entretiennent avec leur milieu (physique et humain),
2) l'impact qu'ils ont sur celui-ci et vice versa,
tout en sachant que si l'une des entités de l'interaction (environnement physique et humain) est modifiée, la relation et l'impact le sont également.
5. Sites de recherche et collaborateurs
Les zones d'intervention correspondent à celles choisies par APFT pour être les Sites Intensifs Pluridisciplinaires (SIP) en Afrique équatoriale, dans les Caraïbes et dans le Pacifique.
Actuellement, les recherches psychologiques sont entreprises en Afrique et au Cameroun en particulier :
dans le Sud, la région du Ntem et principalement la sous-préfecture de Ma'an :
- Il n'y a pas ou peu de projets de développement et/ou de conservation dans la région si ce n'est le projet de barrage sur le Ntem et la réserve de Campo à l'ouest de la zone cible du programme APFT.
- Il n'y a pas d'exploitation forestière car le fleuve Ntem rend son accès difficile. Pourtant, toutes les forêts de cette province, qui font partie du domaine privé de l'état, sont particulièrement riches en essence précieuse.
- Les ethnies en présence sont les les Ntumu et les Mvai; toutes les deux appartenant au groupe Beti-Fang.
dans le Centre-Sud, les régions au nord et à l'ouest de la Réserve du Dja :
- Ces régions sont intéressantes car elles se caractérisent par la présence des projets de conservation, ECOFAC et l'UICN, et de la Société Palisco qui influencent considérablement les activités économiques et sociales des populations. Par ailleurs, la Palisco, présente sur le terrain depuis 25 ans, construit actuellement une deuxième scierie juste à côté de Mindourou (axe Abong Mbang/Lomié).
- les ethnies rencontrées sont principalement les Badjoue et les Pygmées Baka.
dans le Mbam, la plaine Tikar au nord de la Sanaga :
- Cette région de mosaïque forêt-savane est actuellement soumise à une intense exploitation forestière.
- Les ethnies en présence sont les agriculteurs Tikar (originaires de savane mais installés en forêt depuis 3 siècles) et leurs associés les Pygmées Bedzan.
Dans le courant de l'année 97, une première mission exploratoire est prévue au Congo.
Objectifs:
- mise à l'épreuve dans un autre contexte socio-culturelle de la méthodologie initiée au Cameroun afin d'en évaluer la pertinence et l'efficacité.
- initier le travail dans une perspective comparative.
Par la suite et en fonction de l'état d'avancement des recherches et de la conséquence des résultats obtenus au Cameroun et au Congo, nous envisagerons d'entreprendre des recherches du même type au Gabon, puis sur un autre continent.
Conformément aux objectifs du programme, il convient de travailler à la création d'un réel partenariat avec des chercheurs et universitaires locaux dans les pays ACP concernés.
Le volet Psychologique tient particulièrement à constituer une équipe de chercheurs locaux qui, en plus de leur formation, apportent leur sensibilité, l'écoute et leur connaissance culturelle. Ces éléments améliorent la qualité de l'information reccueillie et la pertinence des conclusions.
Ainsi, au Cameroun et au Congo dans un premier temps, notre priorité est d'identifier et de mobiliser des partenaires nationaux compétents afin de créer ensemble une équipe de recherche crédible et efficace.
Lors de notre mission au Cameroun début 97, nous procéderons à la sélection finale de nos collaborateurs locaux. au regard de la spécificité et des intérêts de chacun dégagées lors des entrevues préalables. La mise au point des projets de recherche, en fonction de leur complémentarité en terme de résultats sera alors effectuée.
B. LA SENSIBILISATION
L'écart qui existe entre les attentes implicites et explicites de tous les interlocuteurs d'un programme de développement et/ou de conservation (les Bailleurs de Fonds, les Ministères des pays ACP, les responsables des projets, les populations locales, les experts et chercheurs), est à l'origine du décalage de discours des uns et des autres par rapport à la réalité, ce qui contribue largement à l'inadéquation de nombreuses actions entreprises sur le terrain.
Afin de permettre un dialogue réel entre les institutions et favoriser ainsi le désir de concertation, la Sensibilisation doit :
faciliter l'adéquation des préoccupations et des attentes de ces différents intervenants vis à vis des actions de développement et de conservation,
promouvoir les populations concernées par le programme au statut d'interlocuteurs à part entière.
En effet, même dans les termes de référence du projet APFT qui est pourtant partisan du partenariat, les populations ne sont pas citées parmi les acteurs principaux mais encore et toujours au seul rang des bénéficiaires.
Méthodologie
- Favoriser les actions de sensibilisation prévues par le programme en y insérant un encadrement psychosociologique.
Apport de cet encadrement à partir de l'utilisation d'outils méthodologiques spécifiques :
Groupe de discussion pour donner un espace de parole et favoriser l'expression de l'explicite et de l'implicite liés aux préoccupations et aux attentes;
Interview de sous-groupe pour approfondir les thèmes impliquants soulevés lors des groupes de discussion;
Groupe de sensibilisation afin de travailler l'acceptation des différences de points de vue et créer un climat de confiance et de respect mutuel permettant la prise de conscience par tous, des enjeux du développement pour chacun (au niveau humain) et de l'interdépendance entre le Nord et le Sud;
Jeux de rôle pour faciliter et consolider le changement;
Dessins d'enfants.
Nous avons l'intention de construire des calendriers à partir de dessins effectués par les enfants des villages situés dans les zones d'intervention du projet APFT sur les trois continents.
A ces calendriers sera rajouté un message de sensibilisation APFT différent selon le pays où ils seront distribués car approprié à la problématique de la région.
Double objectif de cet action :
- appréhender les perceptions que les enfants en bas âges et les adolescents ont de la forêt, de la ville et de la relation qui existe entre ces deux entités;
- impliquer les populations; en effet, les populations sont très friandes de calendriers (le plus souvent périmés) qu'elles accrochent aux murs de leurs cases. En leur offrant un calendrier ayant comme support un dessin d'un des leur, nous les considérons, nous les valorisons et nous favorisons leur adhésion à la fois au message APFT inscrit sur le calendrier et aux objectifs du projet.
Populations concernées
- La Commission européenne et principalement la DG VIII dans son ensemble (desks, membres des délégations, directeurs et chefs d'unité concernés par le programme APFT),
- Les Ministères nationaux des pays ACP,
- Les populations locales concernées par le programme,
- Les ONG,
- Les experts et les chercheurs (du Nord et du Sud) sur le terrain.