Les activités de subsistance liées à la forêt se marquent par une grande mobilité tout à la fois spatiale et sociale. Les terres de culture occupent des surfaces modérées mais les terres de parcours (pour la chasse et la collecte) sont toujours de vastes surfaces. L'agriculture est itinérante, c'est à dire que chaque année le nouveau champ ouvert est distinct du précédent.
Lorsque les champs sont très éloignés du village, on peut déplacer celui-ci (ce qui était la règle dans le passé, mais peut devenir difficile avec les contraintes de l'administration moderne, par exemple en Afrique ou en Amazonie). Très souvent, les cultivateurs vont habiter dans des cabanes au milieu des champs pour la durée des travaux (par exemple à Bornéo ou en Nouvelle Guinée).
Les activités de chasse, pêche et collecte entraînent les hommes ou les femmes à de grandes distances du village, dans la forêt. Toutes les sociétés forestières alternent des séjours de durées diverses dans des camps de forêt, avec des séjours plus longs au village.
Toutes les sociétés forestières ont un habitat mobile et changeant au cours du cycle annuel, alternant vie près des jardins, et campements dans la forêt.
Ces activités ont des contraintes spatiales, liées à la dispersion des ressources : les territoires nécessaires à la chasse sont toujours beaucoup plus vastes que ceux utilisés pour l'agriculture.
Les séjours périodiques hors du village se marquent aussi par une division et une dispersion temporaire des familles constituant la communauté. La <<morphologie sociale>> des sociétés forestières est changeante au cours du cycle annuel.
Dans des cas extrêmes, la communauté peut être dispersée dans des hameaux familiaux et ne se trouver réunie que pour des cérémonies ou des fêtes religieuses périodiques.
On reconnaît de nombreux types d'organisation des sociétés forestières, toutes les options étant attestées (même dans chaque zone géographique).
* L'unité économique et sociale pertinente peut être :
la famille conjugale, la famille étendue, la communauté (village,
campement), le clan... ;
[Chez les Pygmées d'Afrique, l'unité est la famille conjugale ; chez les Shipibo du Pérou, c'est le village]
* Une communauté peut être constituée d'une famille
étendue, d'un clan, d'un lignage ou d'un ou plusieurs segments de
lignage ;
* Le village peut être mené par un chef, aîné de
famille ou de lignage ;
* Il peut ou non y avoir une organisation sociale supérieure au
village, par exemple à l'échelle d'un clan ou d'un ensemble de
clans (chef de clan, aidé ou non d'un conseil d'anciens ;
[Confédérations de villages à Sulawesi, chefs de terre au Zaïre]
* Les communautés distantes peuvent ou non entretenir des relations,
fréquentes ou rares, amicales ou hostiles ;
* Une ethnie peut être divisée en plusieurs sous-groupes
dispersés (lignages par exemple) plus ou moins autonomes, qui
entretiennent ou non des relations ;
[Cas des Yanomami du Venezuela]
* Des groupes sociaux (fragments d'ethnies dispersées) peuvent se
donner une organisation sociale inter-ethnique à base
géographique ;
[Cas des vallées de Bornéo, des ethnies du Xingu au Brésil]
Pour la majorité des groupes indigènes forestiers, le rapport à la terre s'effectue sur une base communautaire : c'est la communauté qui possède la terre, et les membres de cette communauté ont le droit de travailler cette terre mais n'en possèdent que les produits. Il s'agit très généralement d'un droit d'usufruit en ce qui concerne l'individu ou plus souvent la famille conjugale. La conséquence la plus importante, c'est que cet individu n'a pas la possibilité de céder la terre à un étranger à la communauté, ni ne peut pas la vendre; dans ce dernier cas, c'est le groupe dans son ensemble qui en aurait le pouvoir.
L'ensemble du terroir, ou du territoire si l'on veut, appartient à la communauté. Les limites, les marques de délimitation ainsi que le degré de précision des limites varient d'une ethnie à l'autre (elles semblent varier aussi avec la densité de population).
Ce peuvent être des cours d'eau, ou au contraire une ligne de crête entre deux bassins-versants, des accidents de terrain reconnaissables, qui délimitent donc des aires ; ce peut être au contraire un axe de déplacement (une sente, une piste pédestre, une rivière) qui passe au milieu d'une aire dont les marges ne sont pas définies.
Sur ce terroir, tous les membres de la communauté effectuent leurs activités quotidiennes. Droits de prélèvements en ce qui concerne chasse, pêche et collecte, droit d'implantation en ce qui concerne l'abattis nécessaire à l'agriculture :
Les droits communautaires ne se limitent pas aux seules parcelles défrichées pour l'agriculture. Il ne faut pas confondre une terre qui n'est pas utilisée avec une terre sans titre.[3]
Dans de nombreuses sociétés des droits d'usage sont maintenus à la famille qui a défriché une parcelle, lorsque celle-ci est laissée en jachère. Par ailleurs, dans de nombreuses régions du monde, les arbres cultivés ne sont pas traités comme faisant partie de la terre, auquel cas ils appartiennent à la personne qui les a plantés et sont considérés comme une propriété individuelle. Les arbres sauvages intéressants <<appartiennent>> fréquemment à celui qui les a repérés le premier.
Dans les sociétés à tradition orale, les droits d'un individu sur une terre particulière se définissent en fonction des relations de l'individu avec les membres du groupe titulaire des droits et de son statut par rapport à ce groupe. Dans ce type de sociétés sans écriture, l'établissement de la parenté et la référence à la généalogie sont le moyen principal de légitimer des droits.
Il est important de considérer que la place de quelqu'un dans un système de parenté classificatoire est quelque chose d'essentiellement <<négociable>> - on trouve toujours une place pour incorporer quelqu'un que l'on estime dans un groupe social, grâce à divers types d'adoption -, de ce fait les droits à utiliser la terre sont eux-aussi malléables.
Plusieurs facteurs se combinent pour définir les droits d'usage d'une terre : l'âge et le sexe d'un individu, ses liens de descendance et sa résidence.
On distingue ainsi commodément les <<droits primaires>> (la personne appartient au groupe propriétaire des droits à la fois par la descendance et par la résidence), les <<droits contingents>> (une personne jouissant de droits primaires par descendance mais qui n'est pas résidente dans la région en question), les <<droits secondaires>> (une personne apparentée avec quelqu'un jouissant de droits contingents), enfin les <<droits tolérés>> (la personne est mariée avec un membre du groupe propriétaire des droits) [CROCOMBE 1974].
Un individu hérite ainsi du droit d'usage de terres selon son groupe d'appartenance, paternel ou bien maternel, et souvent des deux côtés à la fois. Il en résulte une possibilité d'usage sur les terroirs de l'une ou l'autre lignée, permettant ainsi une mobilité d'installation d'un jeune couple par exemple, mais permettant également des mobilités temporaires dans des segments éloignés de sa parenté.
Ce type d'accès aux ressources de la terre a été aussi mis en évidence dans les sociétés de chasseurs-collecteurs comme les Pygmées, ainsi que dans bon nombre de sociétés amazoniennes.
Il est important de comprendre que la majorité des sociétés dont il est question dans ce rapport sont égalitaires, et que leur système social est fondé sur les relations de parenté.
* Dire qu'elles sont égalitaires signifie qu'entre les sexes et dans
de nombreux cas sans prendre le sexe en considération, tous les
individus sont considérés comme égaux à la
naissance.
* Un système social fondé sur les relations de parenté
signifie que dès sa naissance, l'univers social de chaque individu et
sa position dans cet univers sont définis par ses relations de
parenté.
Les relations de parenté lient les membres de la société à un réseau de sécurité sociale, par lequel ils sont assurés que leurs besoins de base, tant matériels qu'affectifs, seront pris en charge par d'autres (lorsque bien sûr les conditions le permettent). Tous ces facteurs, aussi simples qu'ils puissent paraître, ont des implications considérables face au changement et au développement.
Des chefs. Dans les sociétés égalitaires[4], ceux qui occupent une position de leadership le font sur la base de leurs capacités et de leur expérience. Cela signifie qu'un groupe peut avoir plusieurs <<chefs>> dans diverses sphères de la vie. L'égalité est maintenue principalement par le <<nivellement>> : ceux qui cherchent à transformer un statut plus élevé et le respect dont ils jouissent en position de dominance sont rapidement ramenés à un comportement plus modeste par la critique et même l'ostracisme des autres membres du groupe. Pour cette raison entre autres, ces sociétés sont dites acéphales.
Le chef est fréquemment celui qui distribue le plus, car il a la charge du bien être de sa communauté. Ainsi les positions d'influence sont maintenues par l'art subtil de faire naître un consensus au sein du groupe.
Bien qu'il s'agisse là d'un réel processus démocratique (mais non électif), un <<leadership>> et une prise de décisions définis sur des bases aussi ténues, rendent souvent difficile aux membres de la communauté de se mettre d'accord sur des problèmes qui dépassent leur propre expérience, et de confier leurs désirs à un représentant ou un porte-parole.
Une autre difficulté tient au fait que le village peut être une division administrative ne reposant sur aucune réalité endogène. En conséquence, il peut être très difficile pour un étranger de repérer qui peut représenter le groupe. Eveiller une conscience de groupe et développer une représentation collective vis-à-vis du monde extérieur peut être un processus extrêmement long et laborieux. Les leaders qui émergent peuvent avoir une carrière très brève puis être ramenés au niveau commun. De plus ce nivellement du leadership s'accompagne souvent d'un morcellement en communautés qui ne sont représentatives que d'elles-mêmes et non pas unies dans les décisions prises par l'une d'entre elles. (La puissance du leadership est souvent associée à une forte compétition entre les groupes).
De la parenté. Les sociétés organisées autour des relations de parenté présentent des caractéristiques qui s'opposent souvent aux projets de développement.
Par exemple, même dans les cas où la terre appartient à des groupes lignagers, la parenté donne le droit à beaucoup de gens d'utiliser ces terres. Ainsi le développement sur une petite parcelle de terre entraînerait une réaction d'une large portion de la population, et non pas seulement d'une ou deux familles. Il en va de même avec les biens matériels. Comme la parenté entraîne de nombreuses obligations, tant sociales que financières, l'argent gagné ou le salaire est largement distribué et l'accumulation de capital est difficile voire entravée.
A cause des demandes de la parentèle et de la pesanteur de l'organisation sociale, il peut être très difficile à des membres des populations traditionnelles de saisir l'opportunité de développer leurs propres ressources. Ce qui est souvent qualifié de paresse ou de manque d'initiative est tout simplement hésitation, car en même temps qu'ils s'engagent dans le changement, les gens s'embourbent dans leurs obligations vis-à-vis de leur parentèle.
Ces points négatifs d'une organisation sociale égalitaire fondée sur les relations de parenté en ce qui concerne l'interaction avec le monde extérieur, sont souvent ceux mis en avant cependant que leurs aspects positifs sont occultés. Le système de sécurité sociale fondé sur la parenté, en dépit de quelques problèmes posés pour le développement, procure une sollicitude et des attentions aux individus du <<berceau>> (ou plutôt de la lanière de portage) jusqu'à la tombe. Cette prise en charge serait extrêmement coûteuse à remplacer par d'autres moyens - elle est d'ailleurs émotionnellement irremplaçable.
Face à tout changement qui provoque la rupture de ce réseau familial, par déplacement ou dispersion par exemple, les gens perdent leurs bases de soutien pour les temps difficiles, qu'ils remplacent par tout autre moyen - par exemple en tombant dans la délinquence, ou en acceptant des politiques d'assistanat.
* Il est ainsi fondamental que tout projet de développement
entraînant des changements :
1) prenne en considération la structure de décision et de représentation dans les sociétés égalitaires,
2) pèse les effets du changement sur les réseaux de parenté, et s'ils venaient à être rompus, songe au coût de leur remplacement.
[3]Cf. NORONHA & LETHEM 1983
[4] Bien que la majorité des sociétés forestières équatoriales soient égalitaires, en Asie insulaire - et en premier lieu à Bornéo et aux Célèbes (Sulawesi) - de nombreuses sociétés sont hiérachisées, ce qui signifie que leurs chefs le sont de manière héréditaire, et appartiennent à une classe sociale différente du reste de la population. Néanmoins, même dans ce cas, le chef cherche à obtenir le consensus dans sa communauté, généralement avec l'aide d'un conseil d'anciens. En Afrique équatoriale, quelques rares ethnies forestières sont constituées de castes, comme les Mongo de l'Equateur au Zaïre qui ont des chefs au statut proche du sacré, presque des rois, ou bien les Ekonda de la même région, où des chasseurs-cueilleurs pygmées et des agriculteurs sont incorporés dans la même ethnie, avec des rangs hiérarchiques différents.