Les nécessités économiques des Etats-Nations en voie de développement poussent les gouvernements à rechercher des produits d'exportation (bois, minerais, produits végétaux, voire énergie), qui s'obtiennent par les activités suivantes, toutes comportant leurs risques pour l'environnement et pour les populations indigènes :
Exploitation extensive pour bois d'oeuvre et d'ébénisterie, exploitation intensive pour bois de déroulage ou pâte à papier
Grandes mines de compagnies, ou bien mines de petits artisans (or, diamant)
Construction de barrages et submersion des vallées
Café, cacao, palmier à huile, cocotier, hévéa, canne à sucre...
Déboisement pour transformation du milieu en pâturages
c'est-à-dire la recherche organisée ou bien spontanée de nouvelles terres par des paysans d'autres régions.
Avec des intensités variables, les agressions sont identiques sur tous les continents.
L'ensemble des pays que nous avons étudiés nous fournit des exemples extrêmes quant aux atteintes au milieu et à la situation des populations indigènes dans ce contexte :
* le pôle négatif serait constitué par les
Philippines, qui ont gaspillé leurs ressources forestières
en l'espace de 25 ans, et dont les populations indigènes sont partout
menacées sinon disparues (en tant qu'entités culturelles et
économiques),
* Sumatra semble suivre la même voie périlleuse, avec une
déforestation intense qui n'épargne même pas les
remarquables agroforêts, pourtant un exemple pour l'ensemble du monde
équatorial,
* le pôle positif pourrait être constitué par la
Papouasie-Nouvelle Guinée, où les atteintes au milieu sont encore
très limitées, mais surtout où les populations
indigènes sont à même de se défendre et de choisir
leur développement, avec des lois qui existent et qui sont
appliquées.
Etat des lieux :
* Cameroun : 50 % des forêts ont été
exploitées, production 2,7 millions m3/an
* Congo : 16 % exploités, 34 % attribués en concession,
production 1,5 million m3/an
* Gabon : 46 % exploités, 2 500 km2/an, production 1,2
millions m3/an
* Guinée équatoriale : environ 50 % exploités (?),
production 160 000 m3/an
* RCA : environ 50 % exploités (?), production 400 000
m3/an
* Zaïre : surfaces faibles (mais inconnues) à cause
difficultés logistiques, production 2,7 million m3/an.
* AMéRIQUE :
Encore périphérique et de moyenne envergure, l'exploitations forestière, bien que croissante, vient loin derrière l'élevage et les entreprises agricoles comme cause de déforestation.
* ASIE, exploitation très avancée (sauf PNG) :
* Philippines : la surface des forêts passe de 62 % du pays en 1950
à 22 % en 1990, 2 100 km2 exploités par an,
production 3 millions m3/an
* Indonésie : 46 % des forêts exploitées, production
37 millions m3/an
* Malaisie péninsulaire : 59 % de la surface exploités en 20
ans, production 10 millions m3/an
* Sarawak : 50 % des surfaces exploitées, production 15 millions
m3/an
* Papouasie-Nouvelle Guinée : seulement 27 % de la surface sont
exploitables, 600 km2 par an exploités, production 2
millions m3
Les conséquences de l'exploitation forestière :
Elles sont de plusieurs types, directes et indirectes ; elles affectent d'une part l'écosystème, d'autre part les populations indigènes :
* Perturbation des équilibres géographiques : érosion
et inondations ;
* Perturbation des équilibres écologiques, modifiant les
ressources disponibles pour les hommes ;
La déforestation détruit les arbres matures porteurs de fruits, ce qui compromet la régénération des essences (manque des porteurs de graines) et modifie fortement les chaînes alimentaires (la majorité des animaux - y compris les oiseaux et les poissons - sont frugivores); cette réduction de la faune (y compris aquatique) affecte à leur tour les populations humaines qui obtiennent toutes leurs protéines des animaux forestiers.
Les populations indigènes sont affectées d'une part par le déclin de leurs ressources vitales (aliments, gibier, poisson, matériaux de construction...), d'autre part par l'intrusion de populations allogènes.
En effet, les entreprises forestières amènent des employés, vivant en villages de compagnies, souvent loin à l'intérieur des massifs forestiers ; ces bourgs à grande population ont de gros besoins alimentaires, et perturbent les fragiles circuits locaux de commerce, en premier lieu en augmentant la demande en viande de chasse. Par ailleurs, les routes ouvertes en forêt profonde pour l'exploitation favorisent la pénétration d'étrangers à la région, soit pour la chasse commerciale, soit pour l'installation et la colonisation agricole permanente.
Trois types de déplacements de populations affectent les zones rurales forestières, avec des conséquences importantes pour l'écosystème et les populations indigènes :
1) des savanes vers les forêts ;
recherche de nouvelles terres par des paysans pauvres des régions surpeuplées [voir plus bas]
2) des campagnes vers les villes, émigration rurale ;
l'accroissement sensible des villes situées en zone forestière entraîne de sérieux problèmes d'approvisionnement (alimentaire, bois de feu, terres agricoles)
3) déplacement et regroupement le long des axes de communication ;
l'implantation de gros villages permanents le long des routes et cours d'eau importants entraîne
* une réduction de la mobilité,
* un déficit alimentaire par manque de produits sauvages,
* un accroissement de la pression des cultures par réduction de
l'itinérance des cultures et augmentation des cultures de rente.
L'accroissement de la population paysanne nationale (nécessitant l'extension des terres cultivées) s'associe à la volonté gouvernementale de <<mettre en valeur>> des zones reculées considérées (abusivement) comme désertes et vierges ou sous-développées, ce qui entraîne une colonisation voire une invasion des zones forestières et des terres indigènes par des masses paupérisées de migrants. Le problème est d'importance en Asie insulaire et en Amazonie, alors qu'il est plus localisé en Afrique.
L'intrusion sur les terres indigènes est conditionnée par la forte densité des populations allogènes périphériques.
Afrique : la densité moyenne en zone forestière est de 7 h/km2, mais la population est inégalement répartie, allant jusqu'à moins de 1 h/km2 ; au Zaïre : immigration Nande venant du Kivu (49 h/km2) vers le Haut Zaire (9 h/km2) ; au Cameroun immigration Bamileke de l'Ouest (97 h/km2) vers le Centre (8 h/km2) ;
Amérique : 3,3 h/km2 pour l'Amazonie Légale brésilienne (comprenant les villes) face à 12 h/km2 dans le Nordeste ;
Asie : En Indonésie, programme officiel de Transmigration, suivi de mouvements spontanés d'émigration d'une île à l'autre : population de Java avec 700 h/km2 d'où colonisation importante vers les îles où les densités sont beaucoup plus faibles : Irian Jaya (4 h/km2), Kalimantan (17 h/km2), Célèbes (48 h/km2) et même Sumatra (63 h/km2). Cas particulier, celui des Hautes Terres de Papouasie-Nouvelle Guinée, avec une forte densité de population (37 h/km2, localement plus de 60 h/km2) et un très fort taux d'accroissement (un des plus élevé du monde, de l'ordre de 3 % par an), entraînant une recherche de nouvelles terres dans les franges forestières. Elle est le principal danger pour le maintien de la forêt dense dans ce pays.
Les conséquences :
L'intrusion de populations allogènes perturbe l'environnement :
* Défrichements intensifs non suivis de jachères,
déboisement permanent ;
* Sur-chasse et sur-pêche pour l'approvisionnement et pour le
commerce ;
Elle perturbe aussi les populations indigènes pré-établies :
* Par compétition entre populations de poids démographique
différent ;
* Par compétition sur les terres ;
en particulier les indigènes peuvent être amenés à vendre leurs terres sans bien maîtriser le processus et sans bien en mesurer les conséquences définitives
* Par perturbation des fragiles systèmes de commerce et
d'échange régionaux.

il convient d'étudier :
* des dispositions juridiques et foncières permettant de
réguler voire limiter l'immigration paysanne exogène ;
La solution de ce problème, qui dépasse de loin celui qui nous occupe ici, passe, qu'on le veuille ou non, par une régulation des naissances de la population des États concernés. Il est important de permettre aux populations indigènes de conserver une densité de population faible, et à les protéger contre les habitants des régions à trop forte densité de population.
* des dispositions juridiques visant à préserver les droits
des premiers occupants, et à leur maintenir un niveau de vie honorable
en accord avec leurs aspirations ;
Il faut en particulier protéger les terres des populations locales par des législations prenant en compte la notion de propriété communautaire et dissuadant de vendre les terres communautaire à des particuliers.
* des processus d'approvisionnement des populations immigrantes à
partir de produits autres que les ressources sauvages (en particulier viande de
chasse) afin de maintenir la biodiversité du milieu forestier.
Le passage de l'agriculture vivrière de subsistance aux cultures commerciales a de nombreuses conséquences, écologiques et sociales : la recherche du profit entraîne une expansion non régulée des surfaces cultivées, un déboisement permanent important altérant les cycles hydriques, réduisant les populations animales ; les paysans engagés dans la culture commerciale deviennent très vulnérables aux fluctuations des cours du marché.
Le prix de l'exportation et les fluctuations des cours mondiaux sont les principaux régulateurs des activités commerciales, cultures de rente et collecte commerciale.
Nombreux exemples dans l'ensemble du monde équatorial : chute des cours du café et du cacao et son impact en Afrique équatoriale (Cameroun, RCA, Zaïre) ; chute des cours des résines de damar et son impact sur la collecte à Bornéo, sur la maintenance des agroforêts à Sumatra ; chute des cours de l'hévéa et son impact en Amazonie, à Bornéo et en Malaisie...
Favoriser les monocultures de rente présente des dangers :
* Inconvénients propres au développement des monocultures ;
maladies des plantes, épuisement des sols, inadaptation de certaines espèces aux conditions locales...
* Diminution des cultures de subsistance entraînant une
paupérisation et une mauvaise alimentation.
diminution des surfaces, réduction de la disponibilité temporelle nécessaire à l'agriculture vivrière
* Vulnérabilité suite à l'effondrement des cours.
On doit au contraire :
* Encourager le maintien des cultures vivrières ;
* Développer l'agro-alimentaire à l'échelle
régionale ;
en prenant en compte les réseaux de distribution déjà existants
* Développer des cultures diversifiées et peu demandeuses
d'espace pour favoriser une entrée partielle dans l'économie de
marché ;
en favorisant des cultures annuelles ou à court terme plutôt que des cultures à long terme (dont le choix peut s'avérer néfaste si les cours changent avant la période de production) ;
* Favoriser l'indépendance monétaire.
Les grandes tendances du développement moderne des forêts équatoriales provoquent des transformations du mode de vie des populations indigènes qui sont similaires dans toutes les régions.
Les principaux processus en cours résultent pour partie d'une réaction spontanée d'adaptation aux nouvelles nécessités, pour partie de l'incitation administrative :
- modification de l'habitat
regroupement des communautés dispersées, sédentarisation des groupes nomades, réduction générale de la mobilité
- modification de l'économie de subsistance
adoption de l'agriculture par les chasseurs-cueilleurs ; adoption d'une agriculture permanente par les essarteurs itinérants (en particulier en Asie)
- monétarisation
plantations de cultures de rente permanentes, activités de production (chasse, pêche et collecte) commerciales, travail temporaire - saisonnier dans des entreprises ; migrations de la main d'oeuvre masculine...
L'augmentation de la population allogène dans les régions forestières, l'accroissement des villes, les bourgs liés à des exploitations forestières ou minières, provoquent une demande intense de gibier ou de poisson ; on se tourne naturellement vers ceux qui connaissent le mieux le milieu pour les procurer.
* Les populations indigènes sont de plus en plus partie prenante de
l'économie de marché, parce qu'elles ont des besoins que
seul l'argent peut satisfaire.
Or, en entrant dans l'économie de marché, les populations indigènes peuvent devenir destructrices du milieu, par :
- la chasse professionnelle,
- la pêche professionnelle,
- et l'extractivisme intensifs.
Pour les populations traditionnelles, la réduction de la richesse biologique des forêts, la régression des surfaces boisées, l'afflux de populations exogènes compétitives ont des conséquences très graves sur le plan social, comme sur le plan sanitaire :
* perte des territoires ancestraux, modification des droits fonciers
traditionnels : sentiment de déracinement
* marginalisation économique et sociale : pauvreté
* augmentation des conflits de générations (liés
à la perte de prestige et d'autorité des aînés,
représentant un mode de vie considéré comme
périmé et inefficace) : désordres sociaux
* troubles nutritionnels dûs en particulier à la
disparition des ressources protéïques sauvages
* alcoolisme créant l'illusion de l'échange et de la
convivialité que l'on ne peut plus assurer par des aliments et des
boissons traditionnels.
* A cela s'ajoute pour les groupes les plus isolés soudainement en
contact avec les réalités du monde moderne, le traumatisme
d'un changement trop rapide.
Adéquation des régimes alimentaires : grand débat, mais fondé sur l'absence de données complètes pour de nombreuses populations, en partie à cause de leur extrême diversité. Les affirmations selon lesquelles le régime serait meilleur chez les indigènes acculturés sont fausses et tendancieuses : quelques résultats montrent leur faiblesse (peu de calories, peu de protéines), confusion avec meilleur accès aux soins de santé primaire - meilleure longévité, moindre morbidité, moins de mortalité infantile. Ce qu'on sait de qualitatif des régimes alimentaires traditionnels (liste des aliments, leur diversité, accès aux protéines, faible population) et ce qu'on sait des conditions de travail des acculturés (travail salarié et cash crop au détriment des travaux agricoles; moins d'accès aux protéines sauvages ou aux plantes de cueillette - pourvoyeuse de vitamines) permet difficilement d'imaginer de meilleurs régimes alimentaires chez les acculturés qui d'ailleurs utilisent plus l'argent pour l'acquisition de biens jugés prestigeiux que pour celle de nourriture...
* L'acculturation est un facteur de changement très important
: plusieurs conditions entraînent une perte du savoir nécessaire
aux techniques de la vie en forêt, réduisant les ressources
alimentaires et simplifiant les activités d'agriculture, de chasse et de
collecte.
C'est le cas lorsqu'une population a été décimée par une épidémie (situation qui fut fréquente en Amazonie), lorsqu'une petite communauté se trouve confrontée à l'intrusion de colons en grand nombre (le long des routes, sur les fronts pionniers), mais c'est le cas aussi lorsque les enfants sont pris en charge par l'éducation scolaire mal adaptée ou par des missions chrétiennes inconscientes.
Les ethnies traditionnellement maîtresses de leur production ne coûtent rien à personne. L'exploitation économique de leur milieu, qui conduit à sa destruction, ne rapporte à court terme qu'à une minorité affairo-capitaliste et non pas à la Nation (ni même aux populations indigènes). En effet, dès que ces sociétés sont destructurées, elle coûtent très cher à l'Etat dont elles dépendent : mauvaise santé, paupérisme, exode rural, délinquance, augmentation excessive de la population. Non seulement l'Etat ne peut plus les prendre en charge, mais encore elles contribuent à son appauvrissement.