Les divers groupes pygmées qui sont, en réalité, autant d'ethnies différentes, vivent selon une économie fondée sur la chasse et la collecte, c'est-à-dire basée sur l'exploitation des ressources naturelles, sans transformation du milieu par l'agriculture ou l'élevage. Le seul animal domestique est le chien.
Les sociétés pygmées sont caractérisées par l'absence d'artisans, chaque membre de la communauté étant capable de fabriquer les objets dont il a besoin. Toutefois les Pygmées ne transforment ni le métal ni l'argile, obtenant par des échanges avec les sociétés voisines les ustensiles dont ils ont besoin (marmites, couteaux, fers de hache et de sagaie).
Ils vivent en campement temporaires qui durent rarement plus de quelques mois. Mobiles, les Pygmées ne sont nulle part nomades, car leurs déplacements s'effectuent toujours à l'intérieur d'une aire de forêt, territoire restreint aux limites définissables. Dans tous les cas, une des extrémités de ce territoire est le village des agriculteurs avec lesquels les membres du camp effectuent leurs échanges.
On a pu évaluer à 400 km2 la surface utilisée par un ensemble de 3 ou 4 camps aka en RCA, alors que le territoire des Mbuti du Zaïre varie de 150 à 300 km2. [21]
Une grande simplicité de moyens caractérise la technologie où un nombre restreint d'objets ont une gamme d'emploi large. L'approvisionnement est assuré grâce aux produits forestiers et c'est la quête alimentaire qui occupe la plus grande partie du temps. Les activités sont très souvent collectives mais elles ne sont jamais dirigées par un chef.
(d'après Bahuchet 1992)
Célèbres pour leurs prouesses à la chasse aux éléphants, les Pygmées se nourrissent cependant surtout de mammifères plus communs, potamochères et céphalophes, ainsi que rongeurs géants (porcs-épics, rat de Gambie) et singes arboricoles. Tous les groupes pygmées n'utilisent pas exactement les mêmes techniques, mais dans tous les cas le groupe connaît plusieurs types de capture qu'il emploie tour à tour, selon les saisons, les disponibilités de gibier et selon le nombre de chasseurs présents au même moment.
Les Mbuti et les Asua du sud-est et de l'ouest de l'Ituri chassent collectivement avec des filets et des arcs alors que les Efè du nord-est de l'Ituri chassent à l'arc sans les filets. Les Aka de R.C.A. et du Congo chassent au filet avec des sagaies, tandis que les Baka n'utilisent que leurs sagaies. Mais Mbuti et Aka chassent aussi à la sagaie, en pistant les gros mammifères et tous les groupes tuent les rongeurs en les dénichant dans leur terrier, avec ou sans l'aide de chiens, et abattent les singes et les gros oiseaux avec des arcs ou des arbalètes, aux minces flèches empoisonnées, en bois de palmier.
Certaines de ces chasses sont individuelles (arc ou arbalète), d'autres mobilisent plusieurs campements (battues aux filets) ou tous les hommes d'un camp (sagaie) alors que deux ou trois personnes suffisent pour capturer les porcs-épics. Si les pistages à la sagaie sont toujours exclusivement effectuées par les hommes, les femmes en groupe participent à la chasse aux filets, et souvent c'est le couple qui chasse les porcs-épics. Dans quelques ethnies (Kola, Aka), les femmes peuvent même chasser en groupe, si les hommes ne le font pas.
(Joiris 1993)
Les produits carnés sont complétés par des produits de collecte, animaux et végétaux : tubercules d'ignames, feuilles de lianes, champignons, noix oléagineuses, chenilles, termites et larves de coléoptères dans le bois mort. On récolte également le miel des abeilles sauvages.
Les femmes et les jeunes filles assurent principalement la collecte, mais il est fréquent que les familles conjugales partent ensemble récolter des noix ou ramasser des chenilles, tout comme il est usuel que les hommes, au cours de leurs chasses, recueillent tout ce qu'ils rencontrent en chemin. Mais la seule activité qui soit entourée d'autant d'attention que la chasse, c'est la récolte du miel qui nécessite de localiser des ruches à plus de 30 m au-dessus du sol et de grimper à l'arbre, avec une ceinture de liane, pour extraire les rayons à la hache. Ce sont les hommes qui se chargent de cette récolte.
Les prises de chasse collectives font l'objet d'un partage entre les chasseurs ayant participé à l'encerclement et à l'abattage du gibier. Par contre les produits de collecte, hormis le miel, ne sont pas systématiquement partagés mais seulement distribués en cas d'abondance.
Les aliments sont rarement conservés.
La viande peut être boucanée, généralement en vue <<d'exportation>> vers les villages; les chenilles sont séchées et peuvent être gardées quelques mois, de même que certaines graines oléagineuses.
Mais ordinairement la récolte du jour est préparée et consommée dans les 48 heures. Les plats préparés vont toujours par paire : une sauce qui contient la viande, les légumes (feuilles, champignons) et les condiments (graines et amandes, piment) accompagne un féculent (ignames, manioc ou banane-plantain) qui est l'aliment de base. Ces plats sont partagés et largement distribués à l'intérieur du campement.
* On a pu évaluer la consommation sur une année des Aka de
RCA en ce qui concerne les aliments d'origine forestière (dans un groupe
moyen de 5 huttes, soit 25 personnes)[22] :
une personne consomme par an 60 kg de viande (soit 167 g/jour) ; 10 kg de feuilles de lianes Gnetum, 6 kg de noix oléagineuses d'Irvingia, 6 kg de chenilles (soit 100 g/jour pendant la saison des pluies), et 16 kg de miel (soit 100 g/jour pendant la saison sèche).
Précisons, en ce qui concerne la viande, que la consommation correspond à la moitié des captures, le reste étant échangé au village contre des bananes à cuire et du manioc.
* Une étude de consommation chez les Pygmées Kola du Cameroun
a révélé un régime alimentaire à 1816 kcal
per capita, où les protéines s'élèvent à
56,2 g /pers./jour (d'origine animale à 81 %).[23]
Dans toutes les ethnies pygmées, l'unité socio-économique est le campement. C'est à ce niveau que les activités collectives s'opèrent; c'est aussi à ce niveau qu'ont lieu les partages et distributions.
Le campement est généralement constitué d'une dizaine de huttes formant un groupe assez restreint (de 30 à 70 personnes). Ce groupe compte un certain nombre d'hommes étroitement apparentés (des frères ou des cousins) mais aussi des parents de leurs épouses, ainsi que des soeurs avec leur mari. C'est l'aîné (père, oncle ou frère aîné) qui bénéficie de l'autorité morale.
| Ethnie
|
Nbre
huttes
|
Nbre
adultes
|
Sources
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| Mbuti
|
12-15
|
30
|
Ichikawa
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| Efe
|
8
|
<
20
|
Turnbull
|
| Aka
|
8
|
12
|
Bahuchet
|
| Baka
|
7
|
14
|
Vallois
|
Les groupes voisins se réunissent périodiquement, ce qui est l'occasion de grandes chasses collectives, mais aussi de nombreuses cérémonies et de danses rituelles.
Les familles conjugales rendent souvent visite à leurs parents vivant dans d'autres camps, pour des durées allant de quelques jours à plusieurs mois.
A ces occasions, les visiteurs participent à la vie quotidienne comme ils le font d'ordinaire dans leur campement d'origine. Cette pratique très générale rend la composition des campements toujours changeante, car il y a à tout moment une famille qui est en voyage, une autre qui vient en visite. Le choix des conjoints dans des camps éloignés, ainsi que la pratique du <<service de mariage>> (séjour de longue durée du marié dans la communauté de son épouse) favorisent les visites.
La mobilité des campements résulte d'une subtile combinaison de causes : épuisement des ressources alimentaires, mais aussi grandeur du groupe, nécessité de visites, proximité de groupes voisins, et encore troubles sociaux ou décès. Au fil des mois, les communautés se regroupent ou se scindent alternativement, en un perpétuel mouvement de fusion et de fission.
La chasse occupe une place centrale dans l'organisation sociale.
En premier lieu parce qu'elle est l'activité qui mobilise les forces des membres de la communauté, en second lieu car c'est autour d'elle que se développent les étapes du cycle de développement des individus ainsi qu'une partie des activités religieuses. En effet, on observe une étroite interdépendance des capacités de chasseur des jeunes gens, de leur aptitude au mariage et de leur participation aux grandes chasses aux mammifères prestigieux (éléphant). Plusieurs rituels encadrent les activités de chasse, propitiatoires et expiatoires. La seconde activité d'importance est la récolte du miel, pourvu d'une haute valeur symbolique car considéré comme liquide de vie. La récolte du premier miel de la saison est précédée de rituels collectifs (seul cas pour une activité relevant de la collecte); la saison du miel est de plus, chez les Mbuti du Zaïre, marquée par une dispersion temporaire des groupes.
On a déjà mentionné que tous les Pygmées étaient liés à des groupes d'agriculteurs, d'une manière personnelle et très étroite, depuis plusieurs siècles. Ces relations qui furent équilibrées pendant longtemps, sont potentiellement sources de conflits et d'inégalités dans un contexte de crise sociale et économique comme celui que vivent la plupart des pays équatoriaux actuellement.
Il est néanmoins de première nécessité de tenir compte de ces relations ancestrales entre Pygmées et agriculteurs pour tout projet de développement tourné vers les Pygmées, sous peine d'échec - et de désordres graves pour les gens mêmes que l'on cherche à aider.
Il n'est pas certain qu'il soit opportun de poser en préliminaire des projets tournés vers les Pygmées, une rupture des relations d'association avec les agriculteurs, comme on le croit souvent. Il semble préférable d'étudier des projets en considérant le couple Pygmées-Grands Noirs.
On observe un peu partout une tendance à la fixation de l'habitat pendant une période longue de l'année (souvent la moitié), dans des villages installés à proximité des routes. Cette "sédentarisation saisonnière" si l'on peut dire, ne s'accompagne pas nécessairement d'une adoption de l'agriculture comme activité de subsistance principale. Au contraire, l'attrait pour les activités forestières (chasse et collecte) reste le principal facteur de mobilité, et l'agriculture reste une activité de complément.
Cependant, les groupes Pygmées ne cessent pas d'entretenir des relations d'échanges avec les agriculteurs Grands Noirs, plutôt que de développer leurs propres champs.
[21]BAHUCHET 1992, ICHIKAWA 1978
[22]BAHUCHET, données inédites, recueillies de 1975 à 1977.
[23]KOPPERT 1991 et comm. pers.