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VI - LES ESSARTEURS


1) HABITAT

L'habitat des essarteurs traditionnels comprend à la fois un hameau de bordure de piste et des campements temporaires de chasse, de collecte et de pêche implantés sur le terroir de la communauté.

Un habitat dispersé avec des terres de cultures attenantes et un territoire forestier : Partout, la population est essentiellement répartie le long des axes de communication. En général, le village correspond à une unité administrative regroupant des hameaux beaucoup plus petits. La population des villages ou des hameaux comprend en général entre 40 et 400 habitants, pour une densité de population n'excédant pas 14 habitants/km2.


* Un village Boyela (Zaïre) de 200 personnes en moyenne est en réalité composé de 5 ou 6 hameaux de 10 à 50 personnes, s'échelonnant le long de la piste par intervalles de moins de 2 km. Ils sont composés des membres d'un lignage descendant d'un ancêtre commun. C'est à ces unités résidentielles que les territoires de chasse, de pêche et les terres de cultures sont attachés. Suivant les rotations agricoles, les villages déplacent l'ensemble de leur habitat tous les 5 à 10 ans de quelques centaines de mètres.[24]


* Chez les Ntumu, les unités d'habitation se divisent ainsi (Gabon, Woleu Ntem)[25] : 1) Un grand "ensemble de hameaux" rapprochés et reliés les uns aux autres par des "noeuds de brousse" assez étroits. Son étendue est en général délimitée par deux rivières. Ces hameaux relèvent d'un même clan. 2) Un petit groupe de hameaux rassemblant les membres d'un même lignage majeur, rattachés aux mêmes ancêtres et à la même terre. Les non-membres de ce lignage sont des "étrangers".3) Enfin le hameau dza regroupe les membres descendant d'un ancêtre commun. Ils mangent ensemble, réunis dans la "case commune" (abaa). Ce hameau a son propre territoire de chasse, de pêche et de culture.

Un habitat double : on alterne des séjours dans un hameau ou un village administratif situé en bordure de piste, et des séjours plus courts dans des campements de forêt (pour des activités saisonnières de chasse, de collecte ou de pêche), certains groupes ayant même des camps dans leurs essarts s'ils sont éloignés du village. Ainsi à la saison sèche, la saison des chenilles ou bien des "mangues sauvages" (Irvingia), également propice à la pêche au barrage, l'ensemble du village se transportera en forêt pour y passer des semaines, voire des mois.

Exemple des Ngandu (Zaïre, Région de l'Equateur)[26] :Le village (regroupement administratif de hameaux) compte en moyenne 800 habitants. Trois principaux types d'habitat selon les saisons et les activités : 1) Le village de bordure de piste, entouré de forêts secondaires et de cultures vivrières, composés de plusieurs lignages; les Ngandu y passent environ la moitié de l'année;

2) Les hameaux de forêt avec champs de manioc, composés de plusieurs segments de lignages; occupés de 3 à 4 mois par an. 3) Les hameaux de forêt sans champs de manioc, composés des membres d'une ou plusieurs familles, pendant 2 à 5 mois par an. Ils sont de plusieurs types : campement de chasse individuelle et piégeage (1 ou 2 hommes); campement de chasse collective au filet (6 ou 7 hommes); campement de chasse à l'éléphant pour une période de 3 à 4 mois; campement de pêche.

2) L'AGRICULTURE VIVRIèRE

Partout, il s'agit d'une agriculture semi-itinérante complétée, en général, par des jardins de case agroforestiers.

Le défrichage n'est pas toujours accompagné de brûlis.

Chaque année, une famille défriche entre 0,18 et 3 ha de forêt, pour y créer une ou deux plantations vivrières par an, en même temps que l'on abandonne les parcelles cultivées deux ou trois ans auparavant, laissées en friche.

Chez les Fang (Sud Cameroun, Nord Gabon), une femme cultive annuellement 0,52 ha pour nourrir sa famille[27]. Dans les ménages polygynes, les co-épouses exploitent des terrains mitoyens, les terres de ces familles étant plus vastes que celles des familles monogames.

Le défrichage est pratiqué par les hommes, mais tout le reste est activité principalement féminine.

Chez les Boyela[28] (Zaïre, Equateur), les femmes consacrent 58 % de leur temps aux travaux agricoles tandis que les hommes n'y consacrent que 35 %.

Les forêts secondaires sont les terres de prédilection : l'abattis se pratique à la fois sur jachère (anciennes forêts secondaires) et sur forêt primaire, en général dans les parages des champs des années précédentes, à quelques heures de marche du village.

Bien qu'ils cultivent plutôt en forêt secondaire, les Mbo (Zaïre, Haut-Zaïre)[29] disent préférer cultiver en forêt primaire avec un système de jachères longues afin de maintenir un sol favorable au plantain. Les Ngbaka-ma'bo de RCA ouvrent une parcelle sur forêt pour planter les bananiers, et une parcelle sur jachère près des villages pour le manioc.

Une polyculture selon le système des cultures associées : les plantes associées arrivent à maturité à des intervalles différents.

Ainsi le maïs interplanté avec les maniocs et les bananiers mûrit plusieurs mois avant ces plantes. On plante souvent une deuxième série après la première récolte : nouvelles boutures de manioc ou bien des arachides, à la place du maïs.

Selon les ethnies, le manioc ou la banane plantain forment la plante principale, cependant elles sont toujours associées, et accompagnées d'autres plantes de base :

maïs, ignames, taro, en proportion variable, et d'un cortège de cultures secondaires, légumes et fruits (patate douce, canne à sucre, ananas, arachide, feuilles "épinard", courge, calebasse, haricot, tabac, piment, etc.) auquel il faut ajouter l'omniprésent palmier à huile Elaeis guineense, plante à huile, à boisson fermentée et à matériaux de construction.

Ce sont ainsi plus de 30 espèces différentes, et pour les plus importantes (manioc doux et amer, banane-plantain, ignames) plusieurs dizaines de variétés en même temps, qui se côtoient dans une seule parcelle.

Partout, les feuilles de manioc sont consommées comme légumes. Chez les Ewondo et les Bulu (Sud Cameroun), 13 espèces de feuilles sont employées dans la cuisine.[30]

Les populations distinguent en général différents types de plantations, terres de culture à vocations différentes (arachides, courges, ignames ou cannes à sucre...). Ces terres, dont la nature des sols varient, sont désignées par des termes spécifiques.

Types de plantations chez les Ntumu (Gabon, Woleu Ntem)[31] : dans un même village, chaque famille entretient plusieurs parcelles différentes. 1) jardins de case (plantes potagères, macabo, etc.) ; 2) cultures de cacao et de café, derrière les jardins de case (avec des bananes douces, parfois palmiers) ; 3) champ d'arachide et de courge ; 4) plantation mixte : courges, ignames, maïs, manioc, canne à sucre, bananes plantain, etc. Plantations étendues et éloignées du village (7-10 km), sur jachères de 20 à 30 ans ; 5) plantation de canne à sucre, dans les bas-fonds marécageux (avec ça et là des plants de gombo et de bananier).

La caractéristique principale de cette agriculture de plantes à bouture, est l'absence de moisson : les plantes (manioc, bananiers) produisent presque continuellement, ce qui permet de venir prélever dans le champ au fur et à mesure des besoins. D'ailleurs, à l'exception du maïs, des arachides, des graines de courge, il n'y a pas de récolte nécessitant d'être conservée en grenier.

Il en résulte une grande facilité de déplacements et d'absence, en même temps qu'une assez grande liberté par rapport aux travaux des champs, que les gens mettent à profit pour les déplacements en forêt liés à des activités non agricoles.

La jachère

Ce système agricole fonctionne avec des jachères longues, de l'ordre de 10 à 15 ans - même si ça et là elles ne durent que 3 à 5 ans.

Cependant, même une fois qu'une parcelle a été abandonnée et laissée en jachère au profit du défrichement d'une autre parcelle[32], les agriculteurs continuent à venir y prélever les régimes de banane, y déterrer les tubercules qui peuvent encore y croître, en même temps que l'on cueille des plantes rudérales servant de légumes et de condiments. De plus, on y chasse activement.

Ces jachères ne sont jamais vraiment abandonnées, et les arbres persistants (comme les arbres sauvages laissés en place lors du défrichement) demeurent la propriété du premier défricheur et de ses descendants.

Les populations distinguent en général plusieurs types de jachères à vocation différentes, selon le degré de régénération de la végétation. Ainsi chez les Ntumu[33] du Gabon : 1) jachère-forêt (de 15 à 25 ans), 2) jachère-buisson (supérieure à 3 ans), 3) jachère herbacée (1 à 3 ans).

Superficies de cultures vivrières

Ethnies
Taille des villages
Superficie par femme/an
Sources
Boyela, Zaïre
200
0,8 ha
Sato 1983
Fang, Cameroun
70 à 600
0,5 ha
Alexandre & Binet 1958
Mbo, Zaïre
50 à 400
0,5 ha
Rösler 1993
Mvae, Cameroun
50 à 100
1 ha
Dounias 1992
Ntumu, Gabon
~ 250
Plus de 3 ha.
Ganyo,1985
Bakwele, Congo
200
0,8 ha
Guillot & Diallo 1984
Bulu, Cameroun
150
0,7
Santoir 1992

3) LES CULTURES DE RENTE

Introduites et développées pendant la période coloniale, les cultures de rente sont désormais quasi-générales : rares sont les villages qui n'ont aucune parcelle qui leur soit consacrée. Selon les régions et la pluviométrie, le café et le cacao sont les principales cultures; localement le coton, le poivre et le riz sont aussi plantés pour la vente.

Exemples : cacao, centre et sud-ouest Cameroun; café, est Cameroun, Congo, RCA; riz et coton, nord-est du Zaïre. Activités locales : macabo dans le sud-ouest du Cameroun, palmier à huile au Congo, manioc près des grandes villes...

Toutefois ces activités subissent le contre-coût des variations mondiales des cours des matières premières, en plus des incertitudes politiques et économiques de ces pays.

Ainsi certains pays tentent-ils de monopoliser l'achat des récoltes dans les villages, fréquemment mal rémunéré aux paysans; par ailleurs l'état de dégradation des routes empêche souvent l'évacuation des récoltes. Aussi n'est-il pas rare que les paysans ne puissent pas vendre chaque année leurs produits, perdant ainsi une de leur seule source d'apport monétaire.

4) CHASSE, COLLECTE ET PêCHE

Partout, le calendrier agricole est intégré dans un calendrier plus vaste impliquant des périodes de chasse, de collecte et de pêche. Ainsi l'aire d'exploitation forestière d'un hameau s'étend bien au-delà des parcelles cultivées.

Le degré de dépendance au milieu forestier varie d'une ethnie à l'autre et d'une région à l'autre.

Très peu de données quantifiées sont disponibles. Les chiffres présentés ici ne sont que des exemples, donnant un ordre de grandeur.

De plus, une partie des groupes se procurent des produits forestiers en pratiquant des échanges avec des chasseurs-collecteurs Pygmées ou des pêcheurs spécialisés.

Cependant partout, la chasse, la collecte et la pêche interviennent dans l'alimentation de base des essarteurs, tout particulièrement en ce qui concerne l'apport en protéines. En général, ces populations exploitent un large éventail d'espèces animales et végétales grâce à des techniques variées.

Chez les Boyela (Zaïre, Equateur), les hommes consacrent quotidiennement 22 % de leur temps à la chasse; les femmes en saison sèche, 2% à la cueillette et 9 % à la pêche au barrage dans les petites ruisseaux.

Temps consacré quotidiennement à la chasse,
la pêche et la collecte chez les Boyela (Zaïre)

Activités
Tps moyen/

homme/jour

Tps moyen/

femme/jour

Chasse
21,9 %
-
Cueillette
-
1,7%
Pêche
-
8,8%
Agriculture
34,8%
57,5%
Nettoyage
1,7%
19%
Autres
41,6%
13,1%
Source : Sato (1983)

La chasse

Le piégeage est actuellement la technique prédominante.

Chaque ethnie utilise de très nombreux types de pièges, principalement à collet.[34] On piège dans les zones périphériques de l'habitat les animaux attirés par les cultures (rongeurs, petits singes). Mais on piège aussi en pleine forêt (antilopes, potamochères), à partir de camps de piégeage temporaires.

La chasse individuelle avec des arcs, des arbalètes voire des fusils est fréquente (singes, petites antilopes). Les chasses collectives (surtout aux filets) ont perdu de l'importance économique, mais restent notables en ce qui concerne les relations sociales et rituelles.

Ainsi la prédilection que les Kote[35] (Zaïre, Equateur) accordent à la chasse se marque par l'existence de rituels plus importants que les rites agraires.

La cueillette

La cueillette est plus ou moins intensive selon les ethnies et les régions. Mais très peu de données quantifiées (et même simplement qualitatives) sont disponibles. On collecte des noix oléagineuses, des feuilles, des champignons, des insectes (termites, larves de coléoptères, chenilles), tous produits qui ont une importance saisonnière, en complément des produits de l'agriculture.


* Les Mvae (Cameroun, Océan), les Fang et autres essarteurs du Sud Cameroun se consacrent chaque année au ramassage des "mangues sauvages" Irvingia dont l'amande du noyau est torréfiée, pilée et séchée en pain pour lier les sauces. Ces pains se conservent pendant un an dans les cuisines.


* Les ethnies du sud de la RCA, comme les Ngbaka, les Mbati et les Ngando quittent chaque année le village, au coeur de la saison des pluies, pour camper en forêt afin de récolter les chenilles : pendant trois semaines, ce sera l'unique aliment quotidien; une partie de la récolte est de plus séchée afin d'être consommée en cours d'année, et vendue au marché des villes.

La pêche

Fréquemment, en saison sèche, les femmes pratiquent collectivement la pêche à l'écope dans les petits ruisseaux de forêt. La pêche collective au poison est par ailleurs très répandue. Souvent aussi, des nasses sont utilisées.

Les Mbo (Zaïre) qui se procurent surtout du poisson auprès de pêcheurs de la région pratiquent aussi la pêche au filet avec pirogue.[36] Cette technique est également utilisée par les Kwele du Sud Cameroun.

Terroirs

L'aire d'exploitation forestière d'un hameau s'étend bien au delà des parcelles cultivées et des jachères ; elle couvre plusieurs dizaines d'hectares de part et d'autre de la piste.

Territoire forestier d'un village Boyela

(d'après Sato 1983)

La superficie du territoire forestier d'un village Boyela (Zaïre) de 200 personnes couvre environ 110 km2. L'aire de chasse des hameaux (composés de 34 personnes en moyenne) représente environ 15 km2, l'aire de chasse par personne étant de l'ordre de 0,4 km2. De même, le territoire de chasse d'un village Mvae du Cameroun a été évalué à 100 km2. [37] Il s'agit de superficies nettement inférieures à celles des chasseurs-cueilleurs Pygmées.[38]

5) L'ALIMENTATION

Quoique l'agriculture fournisse l'essentiel de l'alimentation, le régime alimentaire des essarteurs dépend aussi des produits sauvages de la forêt, particulièrement en ce qui concerne l'apport en protéines.

L'agriculture fournit principalement l'aliment de base féculent (qui varie selon les ethnies) - manioc, banane plantain et igname étant les plus fréquents - c'est-à-dire la part énergétique du régime alimentaire.

Le repas est toujours constitué de deux plats : un plat de féculents, un plat en sauce comprenant les légumes et la viande ou le poisson, accommodé avec des condiments et des graisses.

On emploie de l'huile de palme mais aussi des graines pilées cultivées (arachides, courges) et sauvages (noix d'Irvingia par exemple).

Les aliments composant le plat d'accompagnement proviennent très fréquemment des activités forestières, chasse, pêche et collecte. La forêt fournit ainsi une grande partie des protéines et des vitamines du régime alimentaire.

Il s'agit de la viande, des poissons, des insectes et des mollusques pour les matières animales, et de feuilles, graines et champignons pour les matières végétales. Très généralement cependant les feuilles du manioc, cultivé, sont mangées en épinards.

Chez les Boyela (Zaïre) l'agriculture fournit 92 % en poids et 96 % en calories de la nourriture consommée quotidienne alors que les activités de prédation.apportent 8 % en poids mais 42 % des protéines. Il en va de même chez les Ntumu du Gabon, où l'agriculture donne 70 % des calories, mais la forêt apporte 86 % de la ration protéique.[39]

Apport nutritif des différentes activités chez les Boyela (Zaïre)

Activités
Protéines gr.(%)
Calories (%)
Agriculture
19 (58 %)
2.167 (96 %)
Cueillette
2 (6 %)
16 (1 %)
Chasse
10 (30 %)
49 (2 %)
Pêche
2 (6 %)
14 (1 %)
Elevage
0 (0,0%)
2 (0,1%)
Total
33 (100,1%)
2.248 (100 %)
Source : Sato, 1983

La quasi-totalité des protéines du régime alimentaire proviennent de la chasse et de la pêche; les animaux domestiques ne sont consommés que lors des fêtes et réunions sociales.


* Chez les Fang de Guinée Equatoriale, les animaux domestiques ne représentent que1 % de la consommation[40] - alors que les rongeurs géants (athérure et rat de Gambie) en représentent 35 %.


* Chez les Mvae (Cameroun, apparentés aux Fang), une enquête de consommation a révélé un régime alimentaire à 1946 kcal per capita, avec 70,3 g par jour de protéines (animales pour 78 %), 44,7 g de lipides et 316 g de glucides. La viande d'animaux domestique n'entre que pour 2 % dans ce régime, qui fournit 226 g/pers./j en poissons, crevettes d'eau douce et viande.[41]

6) ORGANISATION POLITIQUE

Les villages sont très généralement constitués par des hommes et leur famille conjugale, issus d'un même ancêtre, c'est-à-dire membres d'un même lignage (patri- ou matrilinéaire selon les ethnies). Si la communauté se subdivise, en hameaux ou bien en quartiers dans le cas des gros villages, ceux-ci sont composés d'un segment de lignage.

C'est le chef de cette famille, l'aîné (valide) du lignage, qui exerce l'autorité sur la communauté, d'une manière éventuellement hiérarchisée, selon des lignes d'aînesse : un chef de hameau, chef d'un segment de lignage, reconnaît l'autorité de son aîné chef du lignage (dans un autre hameau), et les deux peuvent reconnaître l'autorité d'un aîné du clan (ensemble de lignages). Ces "grands chefs", têtes des lignées "maximales" sont surtout des arbitres, des juges et des garants moraux. Mais ce sont les vieux chefs de lignages "minimaux", au niveau des familles étendues des hameaux, qui exercent les responsabilités en matière foncière, chacun au niveau de sa communauté. Ils sont responsables de la répartition des terres au nom de leur groupe de parenté. Ils le font cependant en discutant avec les vieux chefs de famille du village.

En effet, l'institution politique peu centralisée se confond avec la structure sociale : la parenté constitue le modèle de régulation des rapports sociaux et trace les limites au-delà desquelles les actions d'appropriation individuelle et de partage collectif sont en conflit avec la communauté.


* Chez les Djem et les Kwele (sud Cameroun, nord Congo), où le village est composé d'un ou de plusieurs clans, chaque clan vit sous la protection d'un vieux "chef" qui règle les conflits en matière de terre et de personne. Le "chef de village" qui représente la population au niveau de l'administration régionale est généralement un homme plus jeune qui n'a pas de réel pouvoir au sein de sa communauté, mais qui est choisi pour son dynamisme .

Chez les Fang (sud Cameroun, nord Guinée Equatoriale, nord Gabon), l'aîné âgé descendant en ligne directe du fondateur du village n'est pas nécessairement le "chef" du village; il conserve l'autorité morale, mais l'autorité effective est souvent entre le mains d'un homme (frère ou neveu de l'aîné) en pleine possession de ses moyens, qui est le chef du village (également aux yeux de l'administration). Sans être un chef de terre, c'est à lui qu'incombe la distribution de parcelles (à des étrangers par exemple).

Dans des sociétés plus hiérarchisées comme celles des Ngombe et des Doko (Zaïre, Equateur) où le système politique est plus complexe[42], c'est au niveau du village (ensemble de hameaux) que le responsable du domaine foncier exerce son pouvoir. Le chef, élu au niveau du village, est assisté d'un juge coutumier. Chez les Doko, le chef de village et ses notables exercent leur pouvoir dans le domaine foncier.

7) DROIT FONCIER COUTUMIER

Chez les essarteurs traditionnels, le droit foncier coutumier porte à la fois sur les terres de culture (y compris les jachères) et sur le terroir forestier. Partout, les vastes forêts de chaque unité clanique ou lignagère forment un tout aux limites définies par des cours d'eau ou des montagnes.

En général, le droit sur la terre n'est qu'un droit d'usufruit tandis que l'attachement à la terre est de type symbolique, une priorité étant donnée aux descendants du premier défricheur.

La terre appartient au lignage, et tous les membres de celui-ci ont les mêmes droit à l'utiliser et à la défricher, mais nul n'a le droit de la céder hors du lignage : qu'il s'agisse de la terre de culture ou des terres de parcours forestier, la terre est un bien collectif inaliénable et le droit d'exploitation est imprescriptible. Les lignages exercent un droit de propriété sur le territoire forestier de leur village. Les limites en sont clairement définies mais généralement maintenues par un simple respect mutuel.

A l'intérieur du lignage, c'est par la concertation, surveillée par le chef du village ou du hameau, que les parcelles sont allouées. Toutefois, dès qu'une parcelle est défrichée, le défricheur et ses descendants conservent une prééminence sur ce qui deviendra jachère, pour la défricher à nouveau une dizaine d'années après.

On hérite des jachères de son père. Toutefois, quelques ethnies transmettent les jachères de mère en fille ou à défaut en belle-fille, donc de femme à femme. C'est le cas des Fang et des Ntumu (Cameroun, Gabon).[43]

Fréquemment, une personne possède aussi des droits d'installation sur le terroir du lignage de sa mère, permettant ainsi un certain choix de mobilité.

Partout, le village et ses terres (de culture et de chasse) s'inscrivent dans la terre des ancêtres : par delà les attaches économiques, existent les liens spirituels et affectifs.

Cette territorialisation des terres concerne non seulement les usages agricoles, mais également les activités de prélèvement, chasse, pêche, collecte et matériaux.

Par exemple, chez les Kote (Zaïre, Equateur), l'exploitation de la forêt s'étend aussi aux zones d'extraction et de production de matières brutes (minerai de fer, charbon de bois et bois d'oeuvre).[44]

La pratique de la chasse, ou la simple poursuite d'un gibier, sur l'aire forestière d'une autre communauté entraîne fréquemment des contestations.

Par exemple, chez les Komo (Zaïre) la chasse et tous les problèmes qui y touchent occasionnent de fréquentes palabres entre les personnes qui possèdent des terres en commun. En cas de conflit, le propriétaire coutumier porte la dispute devant les autorités traditionnelles, tandis que le nouvel occupant remet plutôt la chose entre les mains de l'administration. Cependant, peu de litiges sont relevés entre anciens et nouveaux propriétaires car les territoires de chasse sont très vastes, ce qui permet d'éviter de chasser à proximité les uns des autres

La plupart des problèmes de propriété ne peuvent se résoudre que par référence aux généalogies et à la hiérarchie des droits (priorité des naissances). Lorsque les rapports généalogiques exacts entre deux groupes sont oubliés ou contestés, la seule solution est de se rendre autonome l'un par rapport à l'autre, en partageant les biens.

Lorsqu'une unité clanique déménage à plusieurs reprises, elle restera néanmoins co-propriétaire des terres de son clan (tant que le souvenir persiste).

Actuellement, la dynamique des droits fonciers est influencée par la mobilité de certains groupes et l'insertion dans l'économie de marché avec, notamment, le payement de redevances locatives. La terre n'est plus seulement un moyen de subsistance mais aussi un moyen de rapport financier. Néanmoins, ceci ne porte que sur l'usufruit et non sur la terre en tant que telle.

Les cultures de rente

Ce régime s'est modifié à la suite de la moindre mobilité des familles, de l'augmentation démographique et surtout de l'adoption des cultures de rente c'est-à-dire d'une utilisation permanente des terres, sans jachère et sans itinérance, qui fixe les hommes pendant plusieurs générations.[45] Celles-ci ont entraîné le renforcement du sens de la propriété, et orienté le droit foncier, en passant d'un droit né du travail à un droit sur le sol.

Dans ces régions où les ethnies et les clans se mélangent de façon inextricable, le problème de l'accès aux terres pour les étrangers est très fréquent. Ces derniers sont tenus de demander une terre au chef de famille auprès duquel ils s'installent. Celui-ci les autorise à défricher une parcelle pour les cultures vivrières (exploitation de courte durée, sans droit sur les jachères) mais il leur est interdit de planter caféiers ou cacaoyers.

En dehors des personnes originaires d'un village particulier ayant le droit de cultiver les terres du lignage (sauf autorisation), on engage les autres paysans à exploiter le terroir de leur village d'origine[46]. Ceci explique l'éloignement de certaines plantations et la création de campements de plantation isolés.

Le regroupement et l'immobilisation des villages rend le régime foncier hétérogène, la tendance étant à l'individualisation et à l'apparition de terres d'appartenance familiale à l'intérieur de l'espace collectif clanique.

[24] - SATO, 1983]

[25] - NGUEMA, 1970

[26] - TAKEDA, 1990

[27] - ALEXANDRE & BINET, 1958

[28] - SATO, 1983

[29] - RöSLER, réponse au questionnaire, 1993

[30] - ALEXANDRE & BINET, 1958

[31] - NGUEMA, 1970; GANYO, 1985

[32] - Cf. par exemple pour les Ntomba du Zaïre, ESOL'EKA 1986

[33] - GANYO, 1980

[34] - ALEXANDRE & BINET, 1958; KOCH 1968; BAHUCHET & PUJOL 1975

[35] - VANSINA, 1965. Autre exemple de chasse chez les Komo, cf. de MAHIEU, 1985.

[36] - RöSLER, 1993

[37] - DOUNIAS 1993, comm. pers.

[38] - SATO, 1983, BAHUCHET 1993

[39] - GANYO, 1985

[40] - SABATER PI & GROVES, 1972

[41] - KOPPERT 1991 et comm. pers.

[42] Le système ngombe repose sur 5 échelons de lignages ; les familles étendues, les lignages exogames du hameau, les lignages de village, les lignages de voisinage, les lignages maximaux ou de sous-clan.

[43] - Cf. NGUEMA (1970), GANYO (1985), ALEXANDRE et BINET (1958)

[44] - MüLLER, 1958

[45] - ALEXANDRE & BINET 1958

[46] - Pour des exemples ntumu (Gabon), cf. NGUEMA 1970 et GANYO 1985.


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