En Amazonie, il serait vain de chercher à établir une classification des sociétés basée sur leur dépendance à un type unique d'activité, la pêche, la chasse, la cueillette ou l'agriculture, ou encore telles que les trois activités de prédation seraient opposées à l'agriculture, pour la simple raison que dans l'immense majorité des cas, l'ensemble de ces activités est pratiqué de façon complémentaire, voire interdépendante (Meggers, 1971; Sponsel, 1989).
Bien sûr, le degré d'importance de chacune d'elles est largement conditionné par un certain nombre de facteurs dont l'un des plus importants est sans aucun doute l'environnement dans lequel vit chacune de ces populations. Les arguments avancés pour expliquer cette complémentarité obligatoire sont les suivants : les plantes cultivées ou sauvages de la région fournissent une quantité insuffisante de protéines, la chasse et la pêche devenant de ce fait absolument nécessaires (Beckerman, 1989); de l'autre, les plantes sauvages sont pauvres en carbohydrates, d'où la nécessité de développer une agriculture largement basée sur les tubercules (Sponsel, ibid.).
Il convient de préciser qu'il existe très peu de véritables sociétés de chasseurs-cueilleurs dans l'ensemble de la région étudiée. Les six cas connus sont soit des agriculteurs régressifs par suite du contact avec les Européens ou de conflits avec d'autres populations indigènes (Akulio, Yuqui, Ava-Canoeiros, Guaja), soit des communautés fonctionnant en symbiose économique avec des sociétés agricultrices (Maku et, anciennement, Mura).
Bien évidemment, cette importance relative est très profondément conditionnée par les rythmes saisonniers, avec des facteurs influants essentiels, tels que la baisse des eaux en saison sèche favorable à la pêche; la forte insolation de saison sèche indispensable pour le séchage et le brûlis des nouvelles parcelles de culture; ou encore la fructification des arbres en saison des pluies permettant une forte concentration de gibier et des stratégies de chasse adaptées. Une autre caractéristique commune est la division sexuelle du travail, le domaine de l'agriculture étant généralement dévolu aux femmes, ceux de la pêche et de la chasse aux hommes, cependant que les deux sexes se partagent la cueillette.
Au cours des quarante dernières années, l'organisation spatiale s'est trouvée modifiée par les politiques de fixation menées par les agences gouvernementales et les missionnaires, favorisant à nouveau l'émergence de grosses communautés (300 personnes et plus).
La communauté villageoise est le niveau politique, sociologique et économico-écologique le plus opératoire pour l'ensemble de la Grande Amazonie. Elle est généralement composée, quel que soit le type d'organisation sociale, de personnes ayant des liens de parenté serrés, réunis autour d'un leader aux pouvoirs généralement faibles. A un fort niveau de coopération, marqué par des échanges ritualisés, s'opposent généralement des comportement individualistes marqués, entraînant périodiquement l'éclatement et la recomposition des communautés.
Le type d'habitat oscille entre une habitation collective unique et un ensemble d'habitations familiales. Néanmoins, même si le second type exista, pour certaines sociétés, dans des périodes très anciennes, il semble avoir très fortement progressé au fur et à mesure de la mise en contact avec des sociétés allogènes et exogènes.
Dans des conditions environnementales non perturbées, une surface de 250 km2 par communauté de 150 personnes semble nécessaire. Cette importante surface de terre n'est pas à mettre au débit de l'agriculture. Elle est nécessitée par le besoin de chasse, de pêche et de cueillette alimentaire bien sûr, mais aussi par le besoin de l'infinie variété de matières premières que réclament l'artisanat, la construction des maisons, des embarcations, etc., et est à mettre en parallèle avec leur grande dispersion, compte tenu de la haute diversité floristique caractéristique de l'ensemble de la région.
La densité du peuplement est toujours faible, se situant généralement autour de 0,2 h/km2, les zones enregistrant encore aujourd'hui des densités de plus de 2 h/km2 étant toutes situées soit sur des terres au potentiel agricole extrêmement riche (Kampa, Amuesha), soit au bord des grands fleuves où se trouvent combinées la richesse des sols et celle en protéines issues de la pêche (Shipibo, Tikuna).
La mobilité des communautés indigènes a été souvent source de discussions chez les spécialistes. Dans la majorité des cas, il ne s'agit pas à proprement parler de semi-nomadisme, mais de déplacements modestes voire cycliques. Plusieurs spécialistes (Carneiro, 1961) ont définitivement démontré, là encore, que ces déplacements n'étaient pas induits par l'épuisement des sols agricoles, mais plutôt à la fois par la limitation en protéines et par le souci de ne pas les épuiser complètement. Les peuples les plus mobiles sont bien sûr ceux qui accordent une plus grande importance à la chasse, mais l'on se rend compte, pour les deux derniers siècles, que le facteur le plus important induisant la mobilité est incontestablement la fuite en avant par peur du contact avec les populations allogènes.
Traditionnellement, les querelles territoriales entre ethnies ne se justifiaient qu'à travers des incursions en vue d'obtenir une ressource exploitée, voire monopolisée par d'autres. C'est la dure expérience de l'invasion massive de leurs terres par des populations allogènes qui obligea les Amérindiens à reconsidérer leur position, les amenant à concevoir des bornes à leur territoire et surtout à en réclamer avec véhémence la garantie des limites au niveau national et aujourd'hui international.
Dans cet esprit, il convient cependant de préciser que la politique des réserves indigènes n'est compatible avec les conceptions spatiales des Amérindiens que dans la mesure où elle correspond au territoire qu'ils exploitent. Or, comme il sera dit plus loin, dans les régions de front pionnier, de telles conditions sont loin d'être réalisées, voire sont même désormais irréalisables.
Quand bien même il serait hasardeux de chercher à en tirer une image uniforme (certaines le sont depuis plus longtemps que d'autres, ou encore la plante dominante peut varier), l'agriculture indigène, prise dans les conditions optimales de son fonctionnement, présente un certain nombre de traits qui la caractérisent (Beckerman, 1987; Human Ecology, 1983; Gély, 1984).
La rotation des parcelles est généralisée. Elle entraîne l'abattage chaque année ou chaque deux ans d'une portion de forêt primaire ou de grande secondarisation (plus de quinze ans) à laquelle on met le feu, dans un but de fertilisation temporaire de sols majoritairement pauvres et acides, à l'exception des terres régulièrement alluvionnées et des rares sols basiques. La surface moyenne des parcelles est de 0,5 ha. Les troncs servent de réserve de bois de chauffe pour la durée du cycle. Les plantations commencent avec les premières pluies, les semences, semenceaux et autres boutures venant des parcelles en exploitation. Les parcelles sont dominées par une plante principale. Dans l'immense majorité des cas, il s'agit du manioc, qui couvre 80 à 90 % de la surface; quelques sociétés (Shipibo, Yanomami) privilégient la banane plantain, d'autres, plus rarement encore, le maïs (Araweté, Amawaka). Une multitude de plantes secondaires occupe la surface restante. Les plantes sont soit individualisées en mini-parcelles, soit totalement mélangées, soit encore disposées en anneaux concentriques autour de la plante principale (Human Ecology, ibid.). La diversification variétale des plantes cultivées est souvent très poussée, bien que le manioc, sous ses variétés douces ou amères, domine ici de façon écrasante (plus de cent clones différents dans le cas extrême des Tukano; Kerr et Clement, 1980). Les soins apportés sont peu nombreux. La récolte commence avec le maïs, s'étale sur deux ans pour le manioc et plus pour les bananiers.
Chaque famille opère toujours, à l'année, sur une parcelle jeune, une parcelle mature et une parcelle vieillissante. En fin de cycle cultural, la parcelle est abandonnée à la forêt, la reconstitution du couvert forestier restant, dans tous les cas, la finalité indispensable avancée par les Amérindiens eux-mêmes, entre autre pour favoriser la concentration de divers gibiers (Linares, 1976; Grenand P., 1992).
En basant leur agriculture sur le manioc, plante rustique à stockage naturel sur pied qui leur garantit une grande quantité de carbohydrates (Dufour, 1988), les sociétés amazoniennes libèrent un temps considérable. L'absorption de protéines devant équilibrer les effets des toxines résiduelles du manioc, Sponsel (1989) a pu montrer que la nécessité pour les hommes de consacrer ce temps à la pêche et à la chasse était impérieuse. Parallèlement, la détoxication du manioc, ainsi que l'art culinaire élaboré que sous-tend la préparation de ses sous-produits, mobilisent une grande partie du temps de travail féminin, induisant ainsi une division sexuelle du travail équilibrée.
Étant donné que le manioc est l'une des rares plantes à pouvoir atteindre un haut rendement (15 t/ha en moyenne) dans un environnement amazonien non dégradé (Grenand F., 1993), avec respect de la régénération du couvert forestier, il est clair que l'association chasse, pêche, cueillette, agriculture, mise au point par les sociétés amérindiennes doit être considérée comme une adaptation écologique optimale.
La plupart des sociétés de la Grande Amazonie combinent ces deux activités. Néanmoins, quelques-unes pratiquent de façon presque exclusive la chasse (Kraho, Nambikwara...) tandis que d'autres se consacrent massivement à la pêche (Xinguanos).
Les principaux instruments utilisés étaient (et sont parfois encore) l'arc et les flèches, les pointes de celles-ci étant très variées en fonction des proies recherchées. Ces armes avaient l'avantage de permettre la capture de proies aussi bien terrestres (rongeurs, cervidés, tapirs et pécaris) qu'arboricoles (oiseaux et singes) ou aquatiques (poissons, tortues et caïmans). Cependant dans l'ouest amazonien, la chasse à la sarbacane associée aux curares était très répandue. L'usage de plantes ichtyotoxiques pour la pêche était et reste pratiquement général à toute la région étudiée ici. Enfin, il est important de souligner que le piégeage est beaucoup moins développé en Amérique tropicale qu'en Afrique ou en Asie (Cooper, 1986).
Pendant longtemps, les scientifiques ont établi un rapport entre l'importance de la chasse et/ou de la pêche et la pauvreté supposée du milieu en terme de capacité de support agricole (Meggers, 1971, 1991). Parallèlement, l'importance de la chasse était corrélée à des comportements tels que le semi-nomadisme. Les études de cas qui se sont multipliées depuis 25 ans montrent que de telles corrélations sont extrêmement hasardeuses et que pratiquement toutes les combinaisons entre tailles des communautés, mouvements des groupes et systèmes de prédation pratiqués pouvaient exister. Ces combinaisons ont des facteurs extrêmement variés où il est évident que les données de l'environnement se conjuguent avec des facteurs d'ordre sociologique et politique. On ne peut nier cependant que l'abondance liée à des facteurs environnementaux va favoriser le développement de telle activité plutôt que de telle autre. La limitation des cours d'eaux dans le cerrado brésilien induit tout naturellement les populations de ces régions à chasser; de même, l'abondance des poissons dans des rivières d'eaux blanches comme l'Ucayali oriente les Shipibo vers la pêche. Les contre-exemples existent, tels celui des Tukano, qui, vivant le long de rivières d'eaux noires médiocrement pourvues en poisson, en tirent pourtant l'essentiel de leurs protéines (Arhem, 1976); tels encore les Xinguanos qui, disposant d'autant de poisson que de gibier ont fait l'option de la pêche. Ce type de choix s'accompagne toujours d'une très forte représentation symbolique, s'exprimant entre autre par des tabous alimentaires et aboutissant à lui donner une pertinence sociale.
Partout, la chasse, la pêche ou les deux activités combinées fournissent moins de 50 % de l'alimentation des populations amérindiennes (Milton, 1991). En contrepartie, l'idéologie dominante en fait des activités primordiales (Carneiro, 1970; Balée, 1985) et l'impossibilité de continuer à les pratiquer accélère, en général de façon irréversible, la déstructuration de ces sociétés.
En terme de préservation des populations indigènes de la Grande Amazonie, il serait extrêmement dangereux d'établir des distinctions entre populations qui seraient grosses consommatrices de produits naturels sauvages et d'autres qui en seraient plus économes, dans la mesure où quelles que soient leurs activités dominantes, ces sociétés ont développé des pratiques visant à la reproduction des ressources qu'elles convoitent, en particulier en déplaçant régulièrement leurs villages (Baksh, 1985; Sponsel, 1992).
Il est intéressant de noter que partout en Amazonie où des éléments de peuplement allogène sont passés, pour des raisons impossibles à développer ici, à l'autosubsistance, ils ont en règle générale adopté des pratiques tant agricoles, halieutiques que cynégétiques identiques à celles des sociétés indigènes qu'ils côtoyaient (Parker, 1985; Grenand P. & Grenand F., 1990). En contrepartie, partout où les sociétés indigènes se sont trouvées soumises à une pression extérieure grandissante, à une réduction territoriale importante et corollairement à une déstructuration de leur organisation politique et sociale, elles sont devenues à leur tour destructrices de leur environnement, au même titre que les sociétés allogènes (Redford & Robinson, 1987; Robinson & Redford, 1991; Milton, 1992). Dans cet ordre d'idée, il convient d'insister sur les changements technologiques intervenus pour la plupart dans les cinquante dernières années. Il s'agit essentiellement de l'introduction des armes à feu, des filets divers, des lampes frontales et des moteurs hors bord. Dans les sociétés indigènes à fort taux de cohérence interne, cette technologie étrangère est en général utilisée a minima dans un but strict d'autoconsommation et ne marque aucune incidence sur le cycle général du calendrier annuel des activités. Tout bascule lorsque cette même société entre dans le cycle infernal de la chasse et de la pêche commerciales.
Le terme de cueillette a tendance à inclure un ensemble d'activités qui ne peuvent être étiquetées dans les trois autres grandes catégories dont il vient d'être question, l'agriculture, la chasse et la pêche. Ici, ce terme est réservé à des activités strictement liées au cycle annuel d'autosubsistance des sociétés.
Les études détaillées menées ces dernières années sur des échantillonnages forestiers pour des sociétés données montrent d'une part qu'à l'exception des espèces rares et sans importance, la plupart des espèces végétales sont connues de ces populations, d'autre part qu'un hectare quelconque de forêt renferme au moins 60 % d'espèces utilisées (Boom, 1987; Milliken & al., 1992; Grenand P., 1992).
Cette simple évidence cognitive fait des Amérindiens, selon le mot de Posey (1982), les seuls authentiques <<conservateurs de la forêt>> dans la mesure où aucune autre population ne peut prétendre les égaler sur ce terrain.
Plus encore, on a pu récemment mettre en évidence le fait qu'un certain nombre de milieux naturels avait été manipulés par l'homme à des fins d'enrichissement. Balée (1988) l'a montré pour les Guaja et les Urubu et Anderson & Posey (1985) pour les Kayapo. Les exemples se multiplient au point que l'on peut actuellement se demander si l'Amazonie n'est pas un vaste biome anthropisé. La faiblesse de l'actuel peuplement indigène dans le bassin amazonien et les perturbations de l'environnement en cours ne nous permettent qu'avec difficulté d'appréhender la nature et la portée de ces manipulations à une époque où l'Amazonie appartenait encore à ses premiers habitants (Roosevelt, 1989; Balée & Campbell, 1990). Un autre indicateur important est l'existence, surtout dans la moitié ouest du bassin amazonien, de véritables systèmes agroforestiers qui tendent à reproduire sur de petites surfaces l'étagement forestier naturel uniquement avec des espèces sélectionnées par l'homme et présentant des utilités diverses (Denevan & Padoch, 1987; Guillaumet & al., 1990).
L'ensemble de ces connaissances et de ces pratiques tend à montrer que l'homme peut être un élément positif dans la gestion de l'univers forestier amazonien. Néanmoins, si l'on se place du strict point de vue alimentaire, on manque cruellement d'observations quantitatives sur le poids qu'elles représentent.
La collecte recouvre des réalités extrêmement variées : collectes de produits alimentaires végétaux; ramassage de produits alimentaires animaux (miels, oeufs, insectes, coquillages, crustacés, etc.), cueillette de plantes médicinales, hallucinogènes ou vénéneuses sans oublier l'ensemble des plantes à usage technologique : c'est en effet le milieu naturel qui offre aux Amérindiens leur armement, les charpentes et les couvertures de leurs maisons, les coques de leurs embarcations, les matériaux divers pour la vannerie, les colorants, les liens, les manches d'outils, la terre à poterie, et une infinité d'autres produits.
Enfin, il convient de distinguer très nettement cette cueillette des économies extractivistes qui se sont développées depuis le XVIIIe siècle autour des produits naturels de la forêt amazonienne (cf. III - C). Bien que fondées au départ sur des connaissances indigènes, ces économies répondaient et répondent encore à une sélection opérée de l'extérieur, dont les caractéristiques majeures sont la polarisation, à un moment et dans une région donnés, sur un nombre limité de produits induisant leur surexploitation. Ceci est si vrai que les tentatives actuelles pour faire de l'extractivisme une activité intégrée dans un développement soutenable de la région visent précisément à réintroduire le critère de diversification afin d'en minimiser l'aspect destructeur (Lescure et al., 1992).
L'alimentation des sociétés amérindiennes est traditionnellement variée, équilibrée et autosuffisante (Bénéfice et al., 1989; Dufour, 1988). Il en ressort que l'existence de populations pratiquant un large éventail d'activités diversifiées, non seulement ne nuit pas à l'équilibre de la forêt amazonienne, mais encore y contribue de façon appréciable.
Il importe avant tout de retenir que seule une pratique traditionnellement menée des activités de prédation ou d'agriculture entre dans ce schéma. C'est pourquoi il apparaît virtuellement impossible de tenter de perpétuer ce type de société hors d'une sauvegarde générale de la forêt amazonienne.
Dès lors que les sociétés amazoniennes se laissent tenter par la commercialisation, commence pour elles le processus habituel : déstabilisation du cycle annuel des activités, rupture de la répartition sexuelle du travail, surexploitation entraînant la raréfaction des produits, mauvaise alimentation, endettement et paupérisation des hommes, destruction du milieu. A ce stade, elles ne sont plus guère distinguables, pour leur impact négatif sur l'écosystème, des populations métisses ou allogènes qu'elles côtoient.