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B - TYPOLOGIE DES MODES D'EXPLOITATION DE L'ESPACE AMAZONIEN


La présentation des grandes tendances adaptatives, même si ces dernières constituent encore la toile de fond des sociétés indigènes de la Grande Amazonie, ne permet pas de rendre compte des dynamiques qui les affectent depuis plusieurs siècles dans certains cas. Une typologie sera donc tentée ici pour en rendre compte; elle visera à définir les principaux modes d'exploitation de l'espace amazonien afin de bien montrer quel est le niveau de participation des sociétés Amérindiennes. Précisons que les estimations chiffrées que nous donnons n'ont que valeur d'indication. Elles résultent de la confrontation du bilan démographique du tableau 5 et des situations économiques telles qu'elles peuvent être déduites des multiples documents consultés.

1) LES éCONOMIES TOTALEMENT AUTOSUBSISTANTES

Elles sont axées sur une pratique culturelle et linguistique fermée, limitée au groupe qui la vit. Seules des sociétés amérindiennes répondent à cette définition. On y rencontre trois types de population :

- des groupes qui refusent totalement le contact;

- des groupes qui l'acceptent sporadiquement, que ce soit avec les sociétés nationales ou même avec les groupes amérindiens voisins;

- des groupes récemment contactés.

Les systèmes agricoles y sont variés, bien que les diverses formes d'agriculture sur brûlis y soient prédominantes, caractérisées principalement par de longues, voire très longues périodes de régénération. Les terroirs exploités pour la chasse, la cueillette et la pêche sont en général vastes; le nombre d'espèces animales terrestres ou aquatiques ainsi que le nombre d'espèces végétales exploitées sont maximaux, d'où une diversité des ressources qui favorise leur renouvellement permanent. L'impact sur l'équilibre forestier est faible et les modifications subtiles.

populations concernées

nombre
* AMéRINDIENS
13 200 personnes environ
* MéTIS
néant
* MIGRANTS
néant

2) LES éCONOMIES BASIQUEMENT AUTOSUBSISTANTES

Elles entretiennent des contacts modérés avec les sociétés nationales. Par contact modéré, il faut ici entendre une pression démographique et économique externe restreinte. Ce mode culturel ne concerne, comme le précédent, que des Amérindiens. Ce sont soit des ethnies considérées dans leur intégralité, soit des fractions d'ethnies, les autres fractions pouvant aussi bien entrer dans le groupe qui précède que dans celui qui suit.

L'exploitation des ressources reste tournée vers l'autosubsistance, nécessitant un degré aussi élevé que précédemment de connaissances du milieu naturel, degré lui-même lié à une pratique de la culture largement autonome. Ce schéma se trouve cependant progressivement altéré par des intervenants extérieurs divers, tels qu'agences nationales d'assistance aux Amérindiens, groupes missionnaires, ONG... Cette mise en contact est le plus souvent précédée par :


* la diffusion de maladies nouvelles, modifiant la structure pyramidale et tirant vers la baisse le total démographique, avant une remontée souvent spectaculaire liée à l'assistance sanitaire;


* l'envie puis le besoin de se procurer des objets nouveaux (principalement des outils), entraînant la nécessité de dégager des surplus à échanger et celle de se rapprocher des centres d'obtention de ces objets, d'où l'obligation de trouver une alternative qui aboutit le plus souvent, même si elle se fait lentement et même si elle est interprétée par les Amérindiens eux-mêmes comme une pratique d'alliance, à une forme de dépendance.

Les surplus sont essentiellement des produits agricoles (farine de manioc) ou de cueillette (noix de Para, fruits divers, plantes médicinales...) et des objets artisanaux (poterie, vannerie, canots...) qui sont partie intégrante de l'écosystème de la population. Dans les années 1960, de nombreux groupes amérindiens entraient dans cette catégorie, mais l'ouverture de routes et les migrations qu'elle entraîna, ont considérablement contribué à réduire leur nombre.

populations concernées

nombre
* AMéRINDIENS
227 000 personnes environ
* MéTIS
néant
* MIGRANTS
néant

3) LES éCONOMIES RéPONDANT POUR PARTIE à LA DEMANDE EXTéRIEURE

Il s'agit de sociétés (ou de communautés, voire de groupes familiaux pour les métis) qui vivent en interdépendance avec les sociétés nationales. Elles tentent cependant de préserver une forte autonomie culturelle et une certaine latitude de gestion économique. Cette définition concerne à la fois des Amérindiens tribalisés qui pouvaient, jusqu'à une date récente, être rencontrés dans le second groupe, soit, phénomène nouveau, des communautés métisses qui appartenaient précédemment au groupe suivant défini plus bas.

Il s'agit de communautés possédant une connaissance du milieu naturel qui est peu différente de celle des deux groupes précédents, sauf lorsqu'il s'agit d'un savoir reconstruit, comme c'est le cas pour les petits extractivistes. Pour tous, le système de valeurs, tant écologiques que culturelles, s'écarte sensiblement de leur pratique économique, qui vise à tirer parti des richesses de leur terroir, soit d'une part en valorisant leur production par un système coopératif (c'est le cas des extractivistes de l'Acre, Brésil), la soustrayant ainsi au contrôle des commerçants, soit d'autre part en tirant des bénéfices d'exploitations (bois, or, hydrocarbures...) conduites par d'autres sur leur territoire ou en pratiquant l'octroi (passage d'une ligne à haute tension) dans le cas des Gavião et des Kayapo, Brésil.

La première démarche implique la nécessité complexe de trouver des débouchés extérieurs à des produits possédant une grande valeur marchande pour un faible volume ou un faible tonnage tout en préservant les activités de subsistance. On trouvera une revue globale de la question pour l'Amérique Tropicale dans <<Neotropical Wildlife use and Conservation>> (J. G. Robinson & K. H. Redford éds, 1991), traitant de la faune, et <<Sustainable harvest and marketing of rain forest products>> (M. Plotkin & L. Famolare éds, 1992), traitant de la flore.

Quant à la seconde démarche, même si elle est dictée par la réalité économique immédiate, il est permis d'avoir des doutes sur sa viabilité à moyen et long termes, les atteintes portées à l'environnement mettant en péril les populations indigènes qui les autorisent (Povos indígenas no Brasil, 1991).

populations concernées

nombre
* AMéRINDIENS
321 000 personnes environ
* MéTIS
100 000 personnes ?
* MIGRANTS
néant

De par sa mobilité et sa nouveauté même, il est difficile d'évaluer le nombre de personnes concernées par ce mode de gestion économique.

4) LéCONOMIE SUBISSANT MAJORITAIREMENT UN CAPITALISME DE PRéDATION

Les communautés constituant cet ensemble sont autant de témoins vivants des diverses phases historiques du processus de transformation des sociétés indigènes.

Elles peuvent être installées dans des zones très, moyennement ou peu éloignées des centres urbains; elles peuvent subir ou non une dégradation rapide de leur milieu naturel; elles peuvent relever de systèmes sociaux raisonnablement structurés (Tikuna et Munduruku, Brésil) ou être complètement atomisées (unités familiales caboclas du Rio Negro, Brésil et Colombie), mais elles partagent toutes la même dépendance économique qui conduit les fruits de leur labeur dans les entrepôts des grandes villes amazoniennes, voire sur les étals de nos supermarchés.

Le degré d'insertion dans le milieu naturel de ces populations reste bon, mais l'on constate combien leur savoir, progressivement canalisé vers des finalités pratiques de marché, aboutit immanquablement à les couper de tout le contenu spirituel qui formait l'ossature de leur univers. Évoluant inexorablement vers une simplification, pour ne pas dire un appauvrissement de leur organisation sociale et une dégradation de la connaissance fine de leur environnement, ces communautés se tournent souvent, pour répondre aux pressions extérieures, vers des formes de surexploitation entraînant à terme la destruction de leur environnement. Pour ne citer que quelques cas, parlons de la raréfaction de la grande tortue aquatique, de l'amenuisement de certaines essences forestières (carapa, mahogani, etc.), ou encore de l'épuisement de certaines espèces de poissons.

populations concernées

nombre
* AMéRINDIENS
144 000 personnes environ
* MéTIS
2 000 000 personnes environ
* MIGRANTS
néant

C'est pourtant cette masse de population, Amérindiens aussi bien que l'essentiel de la population métisse native de la région et vivant en milieu rural, soit plus de 2 000 000 d'individus, qui fait vivre le bassin amazonien, car c'est elle qui fournit l'essentiel des ressources vivrières et le poisson de la région. En ce qui concerne les Amérindiens, c'est souvent chez ces populations durement touchées économiquement mais nombreuses démographiquement que l'on note une très forte revendication politique et une très forte valorisation identitaire : citons le cas des Tikuna (Pacheco Filho, 1990) et des Tukano (Buchillet, 1990; Meira, 1991).

5) L'éCONOMIE TOTALEMENT ARTIFICIELLE LIéE à L'IDéE DE DéVELOPPEMENT

Cette économie ne concerne pas les populations traitées dans les quatre cas précédents mais essentiellement des métis déculturés, totalement ou presque coupés de leur milieu culturel d'origine, et surtout des populations migrantes, éminemment flottantes, formant la masse des manoeuvres de ceux qui mettent à sac la forêt amazonienne. À ces composantes, il convient d'ajouter les populations côtières des Guyanes et les paysannats anciens du Maranhão et du Goias au Brésil et des llanos du Venezuela. Il ne sera rien dit ici de toutes ces populations, puisqu'elles ne relèvent pas de l'objet de la présente convention. Simplement, l'on se contentera de prendre la mesure de l'échec de l'occupation de l'espace amazonien en rappelant que 52 % de cette population, qui est aussi devenue la majorité de la population amazonienne totale, vivotent actuellement en milieu urbain (Saunders, 1974; Barral & Léna, 1987).

populations concernées

nombre
* AMéRINDIENS
néant
* MéTIS + MIGRANTS
30 000 000 environ

Amérindiens, métis et migrants

Ces trois composantes humaines de l'espace amazonien sont le reflet de son histoire et se conjuguent dans la figure <<insaisissable>> du métis (Grenand P. & F., 1990). S'il tend à prendre un profil <<quasi ethnique>> selon le mot de Chibnik (1991), il n'en reste pas moins le produit du choc entre amérindiens et vagues successives de migrants. De plus en plus cependant, des termes comme ribereño au Pérou, camba en Bolivie ou caboclo au Brésil tendent à être appliqués à des individus, à des groupes familiaux ou à des communautés vivant en milieu rural (Parker, 1985) et ayant une connaissance du milieu amazonien très supérieure à celle des migrants récents. Le poids démographique écrasant de ces derniers tend à marginaliser les communautés métisses et à les absorber dans la masse du prolétariat amazonien, mécanisme somme toute assez similaire à celui que subirent (et subissent encore) les Amérindiens. Cette tendance sociologique est bien entendu profondément liée au développement des grands projets agricoles et miniers (Mégaprojets et Amérindiens en Amazonie Brésilienne, 1990).

6) CONCLUSION

Pour ne reprendre ici que les données concernant les populations amérindiennes (figure 3), il apparaît avec clarté que, dans le schéma de distribution des différents types contemporains d'économie amérindienne, si la part de la totale autosubsistance est devenue minime (2%), elle continue d'exister, ce qui, en cette fin de millénaire, se révèle tout simplement stupéfiant.

Si l'on additionne les parts de la totale autosubsistance (2%), de l'économie encore basiquement autosubsistante (32%) et de l'économie répondant pour partie à la demande extérieure (46%), on aboutit à un total de 80 % de la population amérindienne de la Grande Amazonie qui pratiquent des formes d'une économie encore fondée, dans ses pratiques et son idéologie, sur des bases indigènes.

La part des 20% restant, qui concerne la forme d'économie où les populations participent majoritairement d'un capitalisme de prédation, a sans aucun doute tendance à croître, mais il faut reconnaître que ces chiffres, beaucoup plus optimistes que nous n'aurions pu les prévoir avant analyse, constituent une des surprises de ce rapport.

figure 3 : Les différents types contemporains d'économie amérindienne
dans la Grande Amazonie


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