Nous étudions ici deux sociétés du nord-Luzon, bien différentes l'une de l'autre : les Ifugao qui ont su ou pu conserver leur écosystème et une agriculture traditionnelles et les Tinggian qui au contraire se trouvent très menacés par l'exploitation de leurs forêts de conifères pour la pâte à papier.
Situation géographique et population
La région est montagneuse et accidentée, les vallées vont de 700 à 1.400 m d'altitude, les plus hautes terrasses pouvant être à 1.600 m. Les forêts qui se trouvent sur les versants nord sont couvertes de Pins. Celles des autres orientations ont une végétation arborée très variée. Le terroir de chaque district est divisé en terrasses irriguées, terrasses d'habitat, champs drainés, terres essartées, prairies (cane land), forêts privées et forêts communales.
Le territoire a 900 km2. La densité de la population va jusqu'à 100 et même 250 pers./km2. la région Ifugao comprend en totalité environ 150 districts agricoles. Dans la région nord-centrale Ifugao (96 km2), il y a 17 districts agricoles et une partie de 12 autres ; chacun couvre donc un peu moins de 6 km2.
Division des terres dans le territoire de Bontoc :
essarts : 6% -- terrasses irriguées 15 à 20% -- vergers 30 à 35 %
prairies de roseaux 35 % (pour l'essart) -- forêts communales de 10 à 25 %.
L'habitat se divise en de nombreux petits hameaux dispersés (de une à plusieurs douzaines de maisons). La maison est située le plus près possible des plus grandes parcelles de propriété permanente.
L'organisation sociale se base sur les relations consanguines. La parenté est bilatérale. La maison est habitée par la famille conjugale et ses enfants.
La propriété privée concerne la rizière inondée et le verger, tous deux de culture permanente, par contre celle de l'essart n'est liée qu'au temps de culture, sauf s'il est converti en verger ou planté d'arbres utiles. Les enfants héritent des parents.
L'agriculture de base est la riziculture irriguée, mais l'agriculture sur brûlis, de la patate douce principalement, est indispensable pour pallier aux mauvaises récoltes toujours possibles de la rizière inondée. Tous les Ifugaos, sans exception, pratiquent l'agriculture sur brûlis en complément des cultures permanentes.
Puis on plante sur les pentes essartées et les essarts de 2ème et 3ème année, du maïs, haricot mongo, pois cajan et plusieurs variétés de taro (pour le tubercule ou les feuilles)..
L'essart est pris à 75% sur les forêts communales et les prairies de roseaux. L'essart individuel mesure moins d'un quart d'ha (moyenne 0,17ha, allant de 0,03 à 0,72 ha). Le temps de culture moyen est de 3 ans :
80 à 90 jours sont alors nécessaires à un homme pour défricher et brûler 1 ha , beaucoup plus pour les hautes forêts. Ils sont souvent adjacents les uns aux autres et sur des pentes raides. La plupart sont d'abord plantés en patate douce.
L'agriculture permanente de riz en terrasses irriguées est ancienne .
jours de travail/an/pers.
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ha de riz sur terrasse irriguée: 2.427 kg/ha en moyenne
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630
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| 1
ha d'essart de tubercules
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250
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Exemple : une famille de 5 personnes cultive environ 1/2 ha de rizières irriguées, 1,35 ha de vergers et bois et 1/4 ha d'essart : elle doit fournir au moins 400 jours de travail/an.
Animaux domestiques : poulets, cochons, quelques buffles pour les sacrifices rituels et la consommation.
les plus grands mammifères sont les cochons sauvages et les cerfs; puis des singes, civettes, rongeurs, chauve-souris, oiseaux, amphibiens, reptiles et insectes;
Collecte saisonnière pour l'usage personnel, dans les forêts privées, les prairies de roseaux et les forêts secondaires :
plantes médicinales (amères et astringentes en particulier), bois de construction et de chauffage, de rotin. Ils ne pratiquent pas la cueillette de rente.
L'aliment de base est le riz, puis vient la patate douce cultivée sur l'essart. L'accompagnement préféré est le porc puis des légumes (voir tableau ci-contre). Les fruits sont toujours consommés en dehors des repas comme en-cas; 48 céréales, légumes et fruits cultivés sont consommés.
Le commerce d'artisanat concerne quelques objets et récipients en bois sculptés.
Ils forment l'ethnie majeure avec en 1975, 36,9% de la population totale de la province d'Abra (recensement officiel 26,1% en 1975); les municipalités <<tinggian>> (celles qui ont au moins 66,7% de la population) possèdent 79,11 % de la surface totale de la province.
Ils vivent sur les pentes occidentales de la cordillère centrale, dans les zones basses et la montagne. Ceux des basses terres sont riziculteurs alors que ceux des hautes terres cultivent le riz sec et inondé, utilisant l'essartage (kaingin), la pêche au piège, et l'élevage du bétail en terres communales. Sur les montagnes prédominent les forêts de pin (Pinus insularis) surexploitées au détriment de la protection des bassins versants contre l'érosion, et de la vie traditionnelle des Tinggian.
Leurs forêts de pins furent complètement détruites par une compagnie de pâte à papier Cellophil en violation totale des règlements existants qui protégeaient les têtes de rivière et les droits aux terres des populations qui y vivaient.
Cette société, dont le directeur est lié à la famille Marcos, a obtenu le 4.5.1973 une concession de 95.565 ha. Le 11.1.974 , une société-soeur, Cellulose Processing Corporation obtient une concession adjacente de 99.230 ha. Cette 2ème concession contourne en fait la loi de la Constitution des Philippines limitant les concessions des compagnies forestières privées à une surface de 100.000 ha. Ainsi en moins de 2 ans <<Cellophil>> a obtenu 198.795 ha de forêts de pins couvrant les principales lignes de partage des eaux du Nord-Luzon (47% dans la province d'Abra, 36% dans celle de Kalinga-Apayo et 10% dans celle de Montagne). Ces 198.795 ha sont peuplés d'env. 145.000 personnes ce qui revient à dire que <<Cellophil>> contrôle ces 145.000 personnes.
La compagnie et les officiels se sont efforcés de cacher ces activités aux populations concernées. En outre les Tinggian d'Abra furent délibérément ignorés en tant que minorité culturelle et exclus du décret présidentiel ndeg. 140 (11 .3.1974) qui protégeait les terres ancestrales possédées et cultivées par les minorités culturelles nommées dans ce texte.
62% de la production de pâte à papier est exporté surtout au Japon et ensuite en Europe.
En mai 1974 Cellophil a signé, en Suisse, dans le secret, un contrat avec des financiers européens pour financer 80% du projet estimé à 1.357 billion de pesos.
En 1975 Cellophil occupe 50.000 ha de basses terres utilisés par les Tinggian pour leurs pâturages pour les planter en pins.
La prise de conscience des Tinggian et le développement de la guérilla communiste ont fait que, à partir de 1981, <<Cellophil>> dut réduire ses activités.
[17]CONKLIN
[18]DORALL 1990