5.1. Système foncier et forestier coutumier chez les Badjoués
Chez les essarteurs traditionnels en général, le droit foncier coutumier porte à la fois sur les terres de culture (y compris les jachères) et sur le terroir forestier. Partout, les vastes forêts de chaque unité clanique ou lignagère forment un tout aux limites définies par des cours d'eau ou des montagnes.
La terre est un bien collectif inaliénable et le droit d'exploitation est imprescriptible. Les lignages exercent un droit de propriété sur le terroir forestier de leur village.(JOIRIS et BAHUCHET, 1993).
En général, le droit sur la terre n'est qu'un droit d'usufruit tandis que l'attachement à la terre est de type symbolique.
A l'intérieur du lignage, c'est par la concertation, surveillée par le chef du village, que les parcelles sont allouées. Toutefois, dès qu'une parcelle est défrichée, le défricheur et ses descendants conservent une prééminence sur ce qui deviendra jachère, pour la défricher à nouveau une dizaine d'années après.(JOIRIS et BAHUCHET, 1993).
Ce régime s'est modifié à la suite de la moindre mobilité des familles, de l'augmentation démographique et surtout de l'adoption des cultures de rente. Le droit né du travail se transforme en droit sur le sol (ALEXANDRE et BINET, 1958). Comme le soulignent ces auteurs : " l'évolution vers la propriété n'est pas encore terminée ".
Ajoutons qu'il est vraisemblable que plus la pression démographique se fait sentir, plus le mode d'accès à la terre se précise.
Chez les Badjoués, la tenure foncière comporte quatre échelons :
* la jachère de 1 à 4 ans, l'ebur
* la jachère de 5 à 10 ans/15 à 20 ans, le kwalkomo
* l'ancien village, le ngûno
* la " forêt vierge " jamais travaillée, l'ekomo (JOIRIS et al, 1995)
Pour une typologie plus précise des jachères Badjoués, se reporter à DE WACHTER (1995)
Celui-ci indique notamment que le ngûno (référant à une ancienne occupation humaine) est souvent constitué de Kwalkomo (terme référant à un stade de régénération végétale).
En matière forestière, il est intéressant de noter que chaque famille peut reconnaître sa jachère de type kwalkomo car, de la même façon que pour la jachère ebur, la propriété du kwalkomo est individuelle (JOIRIS et TCHICKANGWA, 1995).
L'ancien village ngûno fait partie de la tenure foncière dans la mesure où les terres qui s'y trouvent appartiennent à des personnes qui continuent à les exploiter (JOIRIS et al., 1995).
L'ekomo est une entité un peu particulière car elle échappe à toute appropriation foncière. C'est une forêt qui n'a jamais été travaillée (de mémoire d'homme précise DE WACHTER). L'exploitation de l'ekomo est libre car elle n'appartient à personne. C'est une forêt libre, n'appartenant à aucune famille, aucun lignage, aucun clan. Elle appartient à toute la communauté (JOIRIS et al.,1995).
Nous verrons plus avant comment notre étude de cas nous amène à nuancer ce dernier propos.
L'étude la plus fouillée d'un terroir villageois Badjoué a été effectuée à Ekom, dans la boucle du Dja, village de 192 habitants (JOIRIS et TCHIKANGWA, 1995).
Les conclusions synthétisées en sont les suivantes:
- l'aire d'exploitation agricole (10 kilomètres autour du village d'Ekom) intègre des zones de jachère de plus ou moins longue durée, de forêt régénérée auxquelles des règles de propriété, à la fois collectives et individuelles sont appliquées. Pour le village d'Ekom, cette aire couvre environ 25 kilomètres carrés. Les sites cultivés correspondent à des lieux-dits. Il est courant qu'une personne occupe en même temps une maison dans le village principal et une autre dans sa plantation.
- l'aire d'exploitation forestière (10 à 20 kilomètres autour du village d'Ekom) où la population ne cultive pas mais chasse , pêche et pratique la cueillette. Elle est caractérisée par des pistes et des lignes de pièges dont les utilisateurs sont connus.
Concernant celle-ci TCHIKANGWA (1996) ajoute : " l'espace forestier utilisé par un village Badjoué n'est pas une aire géographiquement cohérente. Le terroir forestier est un ensemble de sites connus et nommés d'où partent des pistes qui s'imbriquent.
L'espace forestier est soumis à une appropriation collective par tous les habitants du canton Dja. L'accès aux sites de chasse (sa en Badjoué) n'est pas libre. Les groupes d'utilisateurs font reconnaître un droit temporaire sur les sites de chasse. Aucun groupement familial ou villageois n'apparaît dans la constitution de ces groupes d'utilisateurs des sites de chasse.
L'espace contrôlé par le campement est organisé dans le système d'un cercle concentrique dont chaque chasseur suit un rayon particulier. "
Enfin, d'un point de vue plus régional :
" La disposition des sites de chasse et la disposition des villages le long de la piste ne se recoupent pas exactement. Il est courant que des pistes partant de villages différents se croisent. La densification des activités de chasse s'est traduite par l'installation progressive d'un nouveau maillage de pistes pour occuper les interstices, ce qui à renforcé l'imbrication des réseaux occupés par les différents villages " (TCHIKANGWA, 1996).
Sur base de ces expériences, nous nous sommes posés les problèmes suivants :
Pour un massif forestier donné, bordé par plusieurs villages Badjoué au Nord et à l'Est (Carte 1), quelles sont les règles d'occupation spatiale en vigueur? Qui a le droit d'y installer une cacaoyère? De défricher l'Ekomo? Existe-t-il des portions de forêt reconnues comme appartenant à une communauté définie? Enfin, est-il possible et cohérent d'y tracer, par communauté, des limites géographiques correspondant à des terroirs forestiers ?
5.2. Méthodologie
La méthodologie suivante a été adoptée :
Sur base de très nombreuses réunions et discussions, formelles et informelles, avec des représentants de différents groupes (vieux et sages des villages, jeunes, femmes, assemblées villageoises, chasseurs, exploitant de vin de palme, représentants d'associations locales.....) et avec pour principal outil le P.R.A.-mapping (procédé qui consiste à faire établir une carte du terroir par les intervenants, DRIJVER, 1991), nous avons relevé par village les informations suivantes:
* lignages et segment de lignages
* sites d'anciens villages
* cacaoyères
* zones de chasse au fusil
* zones de piégeage
* zones de la pêche des femmes au barrage
* anciennes zones cultivées
* rivières nommées
L'ensemble des PRA-mapping a ensuite été calé sur une carte au 1/100 000 ème (agrandissement de la carte au 1/200 000 ème de l'IGN) par une succession de visites sur le terrain des différents lieux identifiés. Pour chaque village une carte approximative d'occupation spatiale a été dressée, et enfin une carte synthétique (carte 6) pour l'ensemble des quatre villages. Chaque carte est accompagnée d'un texte explicatif correspondant à une amorce de banque de données.
Les limites du plan de zonage au 1/500 000 ème (ONADEF, 1995) ont ensuite été reportées sur cette carte synthétique afin de confronter contraintes législatives et occupation spatiale traditionnelle (carte 7).
5.3. Commentaires sur la pertinence des indicateurs
- L'ancien village (ngûno en Badjoué) représente l'indicateur par excellence d'un droit foncier sur une partie du massif forestier; comme le soulignait JOIRIS (1995):" les sites d'anciens villages légitiment l'accès aux aires d'exploitation et correspondent à un indicateur d'utilisation relativement ancien".
Bien que cette dernière étude tendait à inclure ces sites dans l'aire d'exploitation agricole puisque relevant du même droit foncier (chaque famille exploitant ce qui a appartenu aux siens), notre analyse considère également l'impact de l'existence de ce droit foncier à l'intérieur du massif de par la création d'une "tache d'exploitation préférentielle" au sein du massif (la chasse, le piégeage s'effectuant sur le chemin d'accès et dans les forêts périphériques).
Il est à noter cependant qu'il est parfois difficile sinon impossible de distinguer les zones d'anciennes jachères strictes des sites d'anciens villages, ceux-ci se présentant actuellement exactement comme de vieilles friches; en outre les anciennes jachères ont souvent été habitées temporairement. Il reste que la distinction est basée sur la dichotomie que les villageois établissent eux-mêmes, et qui n'est pas sans fondement, puisque certains sites communs à deux villages ont été identifiés dans le premier comme "zone d'ancienne jachère" et dans l'autre "ancien village", ce qui sous-tendait en fait d'anciens liens de parenté.
- Comme signalé dans la bibliographie, la cacaoyère, de par le droit permanent qu'elle crée sur le sol, est un élément essentiel dans l'appropriation du massif forestier. Contrairement à ce qui a été démontré pour Ekom (JOIRIS, 1995) où la cacaoyère caractérise, avec les anciens villages et les anciennes jachères un espace agroforestier par opposition à un immense terroir forestier parcouru seulement de pistes et ponctué de cabanes de chasse, il n'est pas possible dans notre situation de séparer nettement ces deux espaces; ainsi, dans le cas du village de Kompia, certaines cacaoyères sont situées dans le massif à plus de 12 kilomètres à vol d'oiseau du village, soit environ 6 heures de piste à travers les marécages. Cet éloignement tient vraisemblablement de la recherche de bons sols pour le cacao, culture exigeante, recherche inutile dans les environs d'Ekom où le village, installé en bordure du Dja, bénéficie de sols alluvionnaires qui ont favorisé le regroupement des cacaoyères dans un espace plus confiné.
- La rivière nommée représente un excellent indicateur de la connaissance, de l'exploitation et d'une appropriation symbolique du massif forestier. Il implique en effet souvent l'existence d'une piste de forêt y menant, et corrélativement un ensemble d'activités (lignes de pièges, chasse au fusil, collecte) attenantes. En particulier le nombre de personnes parvenant à nommer les petits affluents de certaines zones pourrait être considéré comme un indicateur du degré d'exploitation de cette zone par le village. Ainsi, dans le cas des cabanes de chasse fortement éloignées du village, les chasseurs, seules personnes fréquentant la zone, sont également les seuls à pouvoir identifier les cours d'eau.
Enfin, les zones de pêche collective des femmes ne sont pas considérées comme des indicateurs majeurs, en ce sens qu'elles ressortent plus de la démarche d'appropriation temporaire d'un espace (par conquête répétée dans le temps) par un groupe hétérogène constitué de membres de segments de lignage et de villages mélangés en fonction de lien d'amitié , parenté ou autres, se rapprochant du mode d'appropriation des sites de piégeage décrits par TCHIKANGWA (1996).
5.4. Présentation des résultats
Les résultats suivants sont structurés d'une part entre une ébauche de la structure lignagère du lignage Bâmpele (SS 5.4.1.) et d'autre part la présentation de l'occupation spatiale du massif forestier (SS 5.4.2 -> SS 5.4.6.) suivie d'une logique de l'occupation de l'espace forestier.
5.4.1. Structure lignagère
Lignage
|
segment
de lignage
|
village
| |
| Bampele
|
Épouse
1
|
Djekouma
|
Kodia
|
| Djetea
|
Kodia-Dimpam
| ||
| Épouse
2
|
Djeebab
|
Ekomo
| |
| Djentia
|
Kompia
| ||
| Épouse
3
|
Djeabia
|
||
| Djembalia
|
|||
| Épouse
4
|
Djebintouna
|
Ambouma
| |
| Djebeye
|
Dimpam
| ||
| Épouse
5
|
Djenkoulo
|
||
| Djeoka
|
Essiembot
|
Tous les Badjoués issus de l'ancêtre fondateur commun Mpele appartiennent au lignage Bampele; celui-ci épousa cinq femmes qui eurent chacune deux fils; chaque fils représente un segment de lignage (Dje). Ceux-ci sont principalement représentés dans les villages mentionnés en colonne 4.
Selon JOIRIS (1995), le sentiment de solidarité qu'éprouve un individu donné vis-à-vis des habitants de son village est plus poussé envers les représentants de son segment de lignage qu'envers les représentants de son lignage en général; en outre il est strictement interdit d'épouser une personne du même segment de lignage que le sien; enfin le mariage entre segments de lignage (Dje) issus d'une femme différente serait une invention récente.Elle est encore cependant largement interdite, notamment dans la région de Lomié (DE WACHTER, comm. pers.).
Du point de vue de notre analyse, il est intéressant de noter que les villages d'Ekomo et de Kompia sont composés majoritairement de deux segments de lignage issus de la même épouse, que le village d'Essiembot appartient également au lignage Bampele et que le village de Ngoulminanga n'apparaît pas dans le tableau, ses ressortissants appartenant à un autre lignage, les Bandjoua.
5.4.2. Essiembot : Occupation spatiale du massif forestier .
L'analyse de la carte 2 nous permet de dégager les conclusions suivantes:
Comparativement à d'autres villages (exemple : Kompia, carte 3), la superficie de massif forestier exploitée par le village est relativement restreinte. La plus grande distance à vol d'oiseau parcourue est de l'ordre de 8 kilomètres pour atteindre la rivière Lol. Les activités en forêt sont relativement réduites et limitées à des séjours diurnes (aucun villageois d'Essiembot ne passe la nuit en forêt), ce qui se caractérise par l'absence de deux indicateurs d'occupation spatiale fondamentaux : la cabane de chasse et la cacaoyère (Essiembot possède cependant des cacaoyères, mais en nombre réduit et dans les environs immédiats du village).
Cette situation de moindre emprise sur le massif forestier peut trouver deux explications:
- L'histoire de la création d'Essiembot, relativement récente (dans les années 40-50) , village qui a trouvé un massif déjà occupé par les habitants de Kompia et d'Ekomo,
- Une situation économique spécifique, en un centre de commerce informel diversifié tourné vers la route, alliée à une structure démographique particulière (VERMEULEN, 1996).
Deux sites particuliers, l'ancien village de Ngounontam et, directement adjacentes les anciennes jachères de Mbéé, retiendront notre attention; Comme on peut l'observer, ces deux sites sont également revendiqués par le village de Kompia (carte 3), qui exploite également les massifs alentours.
Les réflexions et faits suivants illustrent quelques éléments sur lesquels l'analyse se base :
* D'après les dires des anciens, "Ngounontam était avant
à Kompia et appartient maintenant à Essiembot ".
* Il y a quelques années, un vieux d'Essiembot habitait Ngounontam
et y est mort.
* Plusieurs familles d'Essiembot possèdent encore des Kwalkomo
(vieilles forêts secondaires) à Ngounontam et y collectent
occasionnellement le vin de palme.
* Une partie des jachères appartiendrait à Kompia.
* Kompia considère Ngounontam comme des anciennes jachères
mais non comme un ancien village.
* Dans le schéma de structure lignagère, Kompia et Essiembot
ne sont pas directement liés.
* Plusieurs mariages unissent des familles de ces deux villages.
Indépendamment de la position de ce site par rapport au plan de zonage (ONADEF, 1995), Ngounontam représente typiquement le genre de situation complexe qu'il convient de ne pas inscrire dans les limites d'une forêt communautaire de l'un des deux villages sous peine d'éveiller des débats latents. Bien qu'une gestion bipartite n'est pas exclue par la loi (article 27) la faisabilité réelle d'une telle entreprise reste encore à tester et à prouver.
5.4.3. Kompia : Occupation spatiale du massif forestier
A l'analyse de la carte d'occupation spatiale de Kompia (carte 3), plusieurs tendances se dégagent:
- Une occupation importante du massif forestier guidée par la rivière Lol, plus particulièrement sur sa rive droite dans le cours inférieur.
- La présence d'un grand nombre d'indicateurs impliquant de longs séjours lointains en forêt, comme les cacaoyères ou les cabanes de chasse (cacaoyère la plus éloignée à 13 Km à vol d'oiseau du village).
- Une densité de cacaoyères particulièrement importante aux alentours des affluents du cours supérieur de Lol, situation peut-être due à une qualité supérieure des sols.
Village plus enclavé (axe vers Malen 5 peu fréquenté, 1 seule boutique) et réputé parmi les Bampele comme "moins développé", Kompia présente une économie villageoise beaucoup plus axée sur la forêt en général et sur la cacaoculture en tant que système intégré (décrit par DE WACHTER,1995) en particulier : revenus directs tirés de la culture de rente de concert avec du piégeage, de la chasse à courre alentour des cacaoyères et des cultures vivrières associées.
Le cas de "Djellah plantation" relève du même type de problématique que celui décrit pour Ngounontam : site également revendiqué par le village de Ngoulminanga (carte 5), situé près de Mobamobo, ancien village de Ngoulminanga, Djellah reflète la complexité des mécanismes qui entrent en jeu dans l'occupation de la terre : Il s'agit d'une cacaoyère occupée et exploitée en bonne entente par deux familles de Kompia et une famille de Ngoulminanga liées par des liens de parentés matrimoniaux, lesquels ont permis à des ressortissants de Kompia d'occuper un site traditionnellement reconnu par les deux villages comme appartenant à Ngoulminanga. Si l'on sait que les deux villages sont issus de deux lignages différents (Bampele et Bandjoua), on constate que l'approche lignagère n'est pas entièrement suffisante pour appréhender l'utilisation de la terre chez les Badjoués.
5.4.4. Ekomo : occupation spatiale du massif forestier
Il est de prime abord important de signaler que l'étude de l'occupation spatiale du massif forestier d'Ekomo est incomplète; plusieurs sites déjà répertoriés et situés à droite de la route en allant vers Somalomo n'ont pas été repris sur la carte, et il est probable qu'une partie importante du terroir, hors carte, n'aie pas été répertoriée . De ce fait aucun chiffre approximatif ne sera avancé pour la superficie occupée par le village dans le massif. En outre, le positionnement des deux cabanes de chasse n'ayant pas fait l'objet d'une vérité terrain et les rivières alentour n'ayant pas été clairement nommées il convient de rester prudent quant à cette dernière information. Il reste qu'il n'est pas dérangeant de les faire figurer car cela n'affecte en rien la démarche méthodologique et renseigne tout de même sur un mode d'exploitation de la forêt.
Observons que (carte 4):
* Malgré la proximité avec le village d'Essiembot il n'existe
pas de site "potentiellement conflictuel" entre les deux villages.
* Malgré les liens étroits entre les deux sous-segments de
lignage d'Ekomo et de Kompia évoqués plus avant ceux-ci ne
possèdent pas de sites historiques communs.
5.4.5. Ngoulminanga : esquisse indicative de l'occupation spatiale
Les quelques données (carte 5) rassemblées sur l'occupation spatiale de Ngoulminanga l'ont été à l'occasion de la visite de Djellah plantation. Il nous a paru intéressant de les faire figurer dans la mesure où elles aboutissaient à la discussion (SS 5.4.3.) sur l'approche lignagère.
5.4.6. Synthèse de l'occupation spatiale du massif forestier
La carte 6 présente la synthèse de l'occupation spatiale par les villages. Celle-ci permet de visualiser les interpénétrations existant dans l'exploitation et la gestion traditionnelles des massifs, principalement d'une part à travers les sites revendiqués par deux villages et d'autre part à travers l'indicateur "rivière nommée".
Il ressort que seules les parties de forêt les plus éloignées des routes présentent une utilisation exclusive par un village, encore qu'il s'agisse vraisemblablement plus d'une impression due à des données incomplètes : en effet les populations de la boucle à l'intérieur de la réserve, même si elles présentent une occupation spatiale du massif résolument tournée vers l'intérieur de cette dernière (le Dja jouant le rôle d'une barrière physique) possèdent néanmoins des cacaoyères de l'autre coté du fleuve, dans les parages des cabanes de chasse exploitées par Kompia et Ekomo. Quant au cours supérieur de Lol, qui semble sur la carte occupé par le seul village de Kompia, il va sans dire qu'il est également l'objet d'une exploitation par les villages situés plus au nord, Dimpam notamment (carte 1).
Cette situation d'interpénétration, bien qu'apparemment caractéristique du mode de gestion traditionnel Badjoué, est sans doute plus prononcée dans la région d'étude de par sa situation précédemment décrite de limite du "front de densité routière". L'ouverture récente des massifs par l'exploitation forestière ne va jouer que vers une accentuation de cette interpénétration, le réseau systématique de l'exploitation suivant les lignes de crêtes mettant en contact en forêt des villages qui ne l'étaient que par la route et permettant de densifier l'emprise sur le massif bien au-delà que ce que permettaient les seules pistes traditionnelles.
5.4.7. Logique d'occupation du massif forestier
Pour conclure sur l'occupation traditionnelle et la perception de l'espace chez les Badjoués, on peut tenter d'affirmer que leur logique d'occupation spatiale sous-tend plusieurs types d'espaces superposés et imbriqués:
* Un espace de chasse commun à plusieurs villages souvent de
même lignage (mais pas nécessairement), de grande étendue,
parfois délimité par certaines limites naturelles importantes
(exemple ; le Dja) et par des cordons de villages le long des routes formant
barrière sociale A l'intérieur de celui-ci l'accès aux
sites de chasse fait l'objet de reconquêtes successives et d'une
perception de l'espace particulière de la part de groupes
mélangés (cfr. TCHIKANGWA). La chasse au fusil est libre partout
et accessible par tous, même si limitée en pratique par la
connaissance de la forêt et la pression sociale villageoise, lesquelles
finissent par définir des sous-unités plus
particulièrement dévolues à un ou l'autre village ou petit
groupe de villages.
* Un espace de pêche commun à plusieurs villages (de
même lignage ou non) avec un statut proche de celui des
sous-unités de chasse au fusil, conditionné par la nature de
l'activité : activité de groupe dépassant rarement les
deux jours (une nuit sur le site) d'occupation.
A l'intérieur de ces deux types d'espace ce sont principalement des affinités entre individus et des liens de parenté (notamment matrimoniaux) qui déterminent la composition des groupes d'utilisateurs.
* Un espace forestier commun au lignage où l'accès à
la terre (à l'Ekomo) est libre pour les personnes appartenant au
lignage. Pour un autre Badjoué ou pour une personne
étrangère, la permission du chef de village et des anciens est
requise, particulièrement pour l'installation d'une cacaoyère qui
est un marqueur de possession. Cette permission du chef de village implique
théoriquement que l'on sache pour quelle portion de forêt à
quel chef se référer, ce qui impliquerait qu'à
l'intérieur du lignage l'espace forestier soit divisé entre les
villages, ce qui n'est pas le cas. Cette contradiction apparente se
résoud en partie quand on observe que les cacaoyères
s'installent fréquemment sur des bons sols où des marqueurs
d'occupation anciens existent déjà, ce qui renvoie à
l'espace suivant:
* Des taches d'occupation (espace forestier ponctué) comme les
vieilles zones de jachères et les anciens villages, y compris l'espace
forestier alentour (un certain droit de prééminence) reconnues
comme appartenant à un ou parfois deux villages en fonction d'une
éventuelle histoire commune, dont la tenure foncière
répond a la logique tenue dans le dernier espace :
* La couronne agricole, dont la tenure foncière a été
décrite par JOIRIS et al.(1995).
Il faut immédiatement ajouter que ces divisions ne correspondent pas à une typologie Badjoué de l'espace mais bien à un essai de classification de leur logique d'occupation.




