L'espace forestier camerounais est soumis depuis longtemps à une exploitation forestière de type minière, particulièrement présente dans la province de l'Est. Cet espace forestier, de propriété étatique, était divisé selon l'ancien code forestier en licences d'exploitation, lesquelles étaient attribuées selon des modalités prévues par la loi aux exploitants forestiers. Ceux-ci engageaient donc une relation contractuelle avec l'état, les seuls droit des populations passant par des réunions d'information et de doléances. Ces dernières se traduisaient selon une tradition rapidement installée en compensations sous forme qui de réhabilitation de routes, qui de création de hangars ou de terrains de football, qui de sacs de riz, tôles et autres machettes. Ces compensations engagaient des budgets certes réduits par rapport au volume financier dégagé par le bois, mais pourtant imposants en regard de la prise en compte d'un tierce partenaire non convenu dans l'obligation contractuelle.
Récemment (premier semestre 1996) le massif concerné par notre étude sur l'occupation spatiale traditionnelle et les forêts communautaires a fait l'objet d'une pareille exploitation, inclus dans la licence 1818, et sous le coup de l'ancienne loi forestière.
Le 18 février 1996 un litige éclate entre des villageois d'Essiembot et la société forestière; des jeunes en armes saisissent les tronçonneuses et exigent une tenue de palabres : leur grief : les compensations n'ont pas été versées au village d'Essiembot alors que "leur forêt "vient d'être entamée par les exploitants.
Réaction d'indignation de la part de la société forestière qui rappelle lors de la tenue de palabres que la forêt attribuée au village d'Essiembot lors de la réunion de conciliation (tenue en présence de tous les chefs de village de la licence 1818 avant toute exploitation), l'assiette de coupe ndeg.4, n'a pas été entamée.
Sans s'attarder sur les détails de l'événement (les compensations en nature formulées par chacun transformées en une seule revendication en monnaie empochée par le chef et deux notables), il est intéressant de se pencher sur la réaction des jeunes dans un problème d'appropriation de l'espace forestier.
La carte 8 reprend la division en assiettes de coupe de la licence 1818 pour le massif forestier qui nous préoccupe. Chaque chiffre apparent sur la carte correspond à la numérotation des assiettes de coupe. Comme on peut le constater, les limites de celles-ci sont principalement déterminées par l'exploitant forestier selon le réseau hydrographique, lequel est le principal facteur limitant lors de l'exploitation. A l'intérieur de chaque assiette de coupe les traverses de débardage seront dessinées selon les lignes de plus grande crête, en inter-affluent.
La division du massif en assiette de coupe se fait donc à-priori selon les exigences de l'exploitation, avant la réunion de concertation avec les représentants des villages.
Au cours de celle-ci cette division du territoire est présentée et chaque village rattaché par consensus de l'assemblée à telle ou telle assiette de coupe. Il est convenu que les compensations ne seront versées que lorsque l'exploitant entamera l'assiette de coupe auquel le village est rattaché.
Lors de la réunion de concertation de la licence 1818, il avait été convenu que le village d'Essiembot toucherait des compensations lorsque l'assiette de coupe ndeg.4 serait entamée.
L'analyse de la carte 8 montre que cette attribution ne correspond absolument pas à l'occupation spatiale du massif forestier par le village d'Essiembot, dont l'essentiel des activités se déroulent dans l'assiette de coupe 16. Le sentiments d'incompréhension et d'injustice des jeunes (vraisemblablement mal informés par les dirigeants du village) est donc tout à fait explicable.
Il est intéressant de noter que le litige a précisément éclaté lorsque l'exploitation a atteint la forêt environnant le site de Ngounontam déjà évoqué plus avant. Cette réaction montre que l'appropriation ne se fait pas seulement dans les anciens villages selon la tenure foncière agricole en parcelles, mais porte également sur le massif alentour (de manière plus ou moins centrifuge-décroissante).
Est-il possible d'éviter à l'avenir de telles situations et des conflits nuisibles aux intérêts des deux partenaires?
Sans remettre en cause le système en soi (c'est au législateur camerounais qu'il appartient ou non de prendre plus en compte les populations locales dans la redistribution des bénéfices issus de la forêt et les forêts communautaires sont un premier pas dans ce sens), comment peut-on l'améliorer?
Il est vraisemblable qu'une analyse systématique de l'occupation spatiale avant exploitation est, dans le contexte actuel de celle-ci, peu rentable pour l'exploitant forestier; en outre elle mettra en évidence des situations d'interpénétrations qui rendront l'exercice d'attribution des assiettes de coupe bien fastidieux sinon impossible. On serait alors tenter de dire que l'attribution arbitraire est encore la solution la plus équitable. Cependant dans un processus de certification où les surcoûts en temps et argent résultants de la prise en compte de l'occupation traditionnelle se trouveraient justifiés, il n'est pas impossible d'envisager d'adjoindre à l'équipe de prospection et d'inventaire de terrain un homme dont les fonctions seraient la collecte systématique d'informations pour des indicateurs principaux tels que anciens villages, anciennes jachères et cacaoyères, afin d'éviter des erreurs grossières comme celles d'Essiembot.
Dans un contexte de gestion globale et intégrée de la forêt, l'analyse proposée pour la délimitation des forêts communautaires pourra également servir, de par la position périphérique des zones Af aux Unités Forestières d'Aménagement, d'outil pour la gestion future à développer entre les populations et l'exploitant forestier, notamment en matière de gestion des produits non directement visés par l'exploitation forestière (gestion des ressources fauniques par exemple).
